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Martine Rose : la créatrice britannique qui a changé la silhouette masculine

Martine Rose, cheveux bouclés, la joue appuyée sur la main, vêtue d'un haut blanc devant un fond gris.

Des clubs londoniens aux podiums internationaux, Martine Rose a construit une mode masculine nourrie de reggae, de culture rave, de football et de vêtements ordinaires. Depuis la création de son label en 2007, la styliste britannico-jamaïcaine transforme les proportions, mélange les uniformes sociaux et questionne les représentations de la masculinité. Retour sur le parcours d’une créatrice longtemps restée à la marge de l’industrie, avant d’en devenir l’une des références.

De Croydon aux clubs londoniens, une autre éducation de la mode

Martine Rose grandit à Croydon, dans le sud de Londres, au sein d’une famille d’origine jamaïcaine. Ses grands-parents, arrivés en Grande-Bretagne dans les années 1950, vivent à Tooting, dans une maison qui accueille régulièrement une partie de la famille élargie. C’est là qu’elle découvre ses premières références vestimentaires. Ses cousins s’intéressent au reggae, au lovers rock ou à la rave, chacun avec ses vêtements, ses chaussures et ses coiffures. Sa sœur aînée Michelle, de quinze ans son aînée, lui fait découvrir les créations de Pam Hogg et l’emmène dans des studios d’enregistrement de reggae. Le dimanche, elle accompagne parfois un cousin à Clapham Common, où des sound systems organisent des rassemblements musicaux. Bien avant les défilés, elle apprend à regarder comment les gens s’habillent pour sortir, danser ou appartenir à un groupe.

Cette expérience explique une grande partie de son rapport à la mode. Dans le Londres des années 1980 et 1990, les frontières entre vêtements sportifs, tenues de club et signes d’appartenance sociale sont particulièrement mouvantes. Une paire de chaussures, un survêtement ou une coupe de pantalon peuvent indiquer des goûts musicaux autant qu’une origine sociale. Rose s’intéresse à ces détails, à la manière dont une communauté transforme un vêtement ordinaire en signe de reconnaissance. Elle découvre aussi une culture britannique traversée par les influences caribéennes, le football, les nuits queer et les différentes scènes électroniques. Ses références ne proviennent donc pas exclusivement des archives des maisons de couture. Elles appartiennent à une histoire populaire du vêtement, longtemps tenue à distance des podiums.

Elle suit néanmoins une formation classique, d’abord au Camberwell College of Arts, puis à Middlesex University, dont elle sort diplômée en 2002. Avec son amie Tamara Rothstein, elle lance LMNOP, une petite marque de tee-shirts qui connaît un succès initial avant de disparaître. En 2007, Martine Rose crée son propre label à Londres. Sa première collection se limite à dix chemises, présentées au club privé Blacks, dans Soho. Le projet attire notamment l’attention de Lulu Kennedy, fondatrice de Fashion East, une structure qui accompagne les jeunes créateurs britanniques. Rose développe progressivement un vestiaire masculin dans lequel les pièces les plus familières deviennent des objets d’expérimentation. Le succès commercial, lui, se fait attendre. Pendant plusieurs années, elle poursuit sa marque tout en exerçant d’autres emplois pour vivre.

Martine Rose et la transformation de la silhouette masculine

Un blouson bomber trop court, des épaules démesurées, un pantalon dont le volume semble contredire celui de la veste : le travail de Martine Rose se reconnaît d’abord à ses proportions. Elle prend des vêtements immédiatement identifiables et modifie leur construction jusqu’à produire une silhouette légèrement incongrue. Les vestes de costume gagnent en largeur, les pantalons descendent sur les hanches, les chemises se déforment et les survêtements prennent des dimensions inhabituelles. Les matières participent à ces déplacements : nylon brillant, polyester sportif, cuir, denim, velours côtelé ou tissus de tailleur se côtoient sans hiérarchie. L’élégance n’est pas nécessairement recherchée dans l’ajustement parfait. Un vêtement peut sembler trop grand, mal placé ou emprunté à quelqu’un d’autre. Ce décalage constitue précisément son intérêt.

Le défilé automne-hiver 2017, présenté au Seven Sisters Indoor Market de Tottenham, marque une étape importante. Rose y explore plusieurs figures masculines : le banquier, l’agent immobilier, l’employé de bureau ou le chauffeur de bus. Les pantalons de costume prennent des proportions proches de celles des vêtements de rave, tandis que les trenchs sont retravaillés au niveau des épaules. Certaines vestes empruntent même leur construction à des hauts dos nu. Le résultat conserve les signes d’autorité associés au costume masculin, mais en perturbe l’équilibre. Un employé de banque pourrait presque porter ces vêtements, à condition d’accepter que ses épaules, sa taille et son allure ne respectent plus tout à fait les conventions de son métier. Rose introduit ainsi de l’ambiguïté dans des uniformes conçus pour inspirer le sérieux.

Son intérêt pour la masculinité dépasse toutefois les questions de coupe. Dans ses collections, le vêtement de travail rencontre parfois des références sexuelles, les codes du football voisinent avec ceux des clubs queer et les silhouettes traditionnellement viriles empruntent des éléments au vestiaire féminin. La créatrice refuse de considérer ces catégories comme immuables. Cette liberté apparaît également dans ses collaborations, notamment avec Nike. En 2022, elle transforme la chaussure de sport Shox R4 en mule MR4, une silhouette hybride à talon, à mi-chemin entre sneaker et chaussure habillée. Le projet accompagne une réflexion sur les différences de traitement entre football masculin et féminin, particulièrement dans les tenues portées en dehors du terrain. Un exemple assez précis de sa méthode : partir d’un objet populaire, conserver son identité et lui donner un usage inattendu.

Des défilés de quartier aux grandes maisons de mode

Chez Martine Rose, le lieu d’un défilé n’est jamais complètement séparé des vêtements. Après le marché de Seven Sisters, elle présente sa collection printemps-été 2018 dans une salle d’escalade de Tottenham. Pour le printemps-été 2019, les mannequins défilent dans une impasse résidentielle de Chalk Farm, sous les yeux des habitants. En janvier 2020, elle investit l’école primaire de sa fille, à Kentish Town. Ces choix permettent de montrer ses collections dans des espaces où la mode de luxe n’a généralement pas sa place. Ils modifient également la composition du public et la manière de regarder les vêtements. Un costume disproportionné ne raconte pas exactement la même chose dans une galerie parisienne et entre les étals d’un marché londonien. L’environnement devient une partie de la proposition esthétique.

En parallèle, son influence commence à dépasser le cercle des amateurs de mode indépendante. En 2015, Demna Gvasalia, récemment nommé chez Balenciaga, lui propose de travailler comme consultante sur les collections masculines. Leur collaboration se poursuit jusqu’en 2018. Elle intervient à un moment où les volumes exagérés, le sportswear et les vêtements du quotidien occupent une place croissante dans le luxe. Il serait excessif d’attribuer à Rose l’ensemble de cette évolution, mais sa présence auprès de Demna confirme l’intérêt des grandes maisons pour une esthétique qu’elle développe depuis plusieurs années. Ses collaborations avec Napapijri, Tommy Jeans, Clarks, Nike ou Supreme prolongent cette circulation entre mode indépendante, équipement sportif et marques populaires. Elles lui offrent une visibilité internationale tout en posant une question : comment conserver une identité underground lorsqu’elle devient une proposition commerciale recherchée ?

La reconnaissance institutionnelle s’affirme en janvier 2023, lorsqu’elle est invitée au Pitti Uomo de Florence pour son premier défilé hors de Londres. Sous la Loggia del Mercato Nuovo, elle associe les références aux clubs italiens, le tailoring et les vêtements sportifs, avec des silhouettes empruntant aussi bien aux tenues de soirée qu’aux uniformes de travail. En juin 2024, elle présente une collection à Milan, nouvelle étape dans le développement international de son label. Derrière ces déplacements géographiques, une contradiction demeure : son travail s’appuie sur des cultures locales, des communautés et des vêtements populaires que l’industrie du luxe transforme volontiers en produits exclusifs. Sa nomination à la direction de la création de Balenciaga, annoncée en novembre 2026, donne une nouvelle dimension à cette tension. La créatrice qui faisait défiler des costumes de banquiers dans un marché de Tottenham se retrouve désormais à la tête d’une maison parisienne. Ses vêtements continuent pourtant de poser la même question : qui décide de ce qu’un homme doit porter, et pourquoi ?


Sources