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Club Kid : Les nuits queer de New York passent au cinéma

Un homme barbu (Jordan Firstman) en chemise en jean et lunettes noires fume une cigarette près d’un jeune garçon dans une rue.

Avec Club Kid, son premier long-métrage présenté au Festival de Cannes 2026, Jordan Firstman plonge dans la vie nocturne queer de New York, entre clubs underground, musique électronique et liberté vestimentaire. Derrière les fêtes et les excès, le réalisateur américain raconte aussi une communauté et ses contradictions. Une plongée dans une culture dont les codes continuent d’influencer la mode, la musique et le cinéma.

À New York, certaines soirées commencent bien après minuit et ne se terminent pas toujours lorsque le soleil se lève. Peter connaît parfaitement ce rythme. Organisateur de fêtes dans les clubs underground, il a construit son existence autour de la musique, des rencontres et des excès, avec une certaine application à éviter les responsabilités. Jusqu’au jour où Arlo, un garçon de dix ans dont il ignorait être le père, débarque dans sa vie. C’est le point de départ de Club Kid, premier long-métrage de Jordan Firstman, présenté dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2026 et sorti dans les salles françaises le 4 novembre. Le réalisateur, qui interprète également le personnage principal, signe une comédie dramatique où la parentalité inattendue vient perturber une existence entièrement organisée autour de la fête. Avec Cara Delevingne, Diego Calva et Reggie Absolom à ses côtés, Firstman choisit pour décor une scène culturelle dont il connaît les habitudes, les personnages et les petites absurdités.

Des Club Kids historiques aux nuits queer de Brooklyn

Le titre du film renvoie à une histoire particulièrement extravagante de la vie nocturne new-yorkaise. À la fin des années 1980, les Club Kids investissent les discothèques de Manhattan et transforment la fête en performance artistique. Michael Alig, James St. James, Amanda Lepore et plusieurs autres personnalités participent à l’émergence d’un mouvement où l’apparence devient une forme d’expression radicale. Les vêtements sont fabriqués, détournés, assemblés avec une inventivité qui doit autant au punk qu’au théâtre et à la culture drag. Chaussures à plateformes vertigineuses, maquillages outranciers, perruques monumentales, accessoires récupérés et silhouettes volontairement absurdes composent un vestiaire impossible à discipliner. Au Limelight, ancienne église transformée en discothèque, comme au Tunnel ou au Club USA, ces personnages deviennent parfois plus spectaculaires que les artistes invités. Leurs soirées constituent des espaces de sociabilité queer, mais également des lieux où se mêlent provocation, ambition médiatique, drogues et excès. Une histoire dont la fin sera notamment assombrie par le meurtre d’Andre « Angel » Melendez, commis par Michael Alig en 1996.

Jordan Firstman ne cherche pas à reconstituer cette époque. Club Kid se déroule dans le New York contemporain, avec une première séquence située en 2016, puis un récit qui reprend dix ans plus tard. Les grandes discothèques de Manhattan ont laissé place à d’autres lieux, d’autres musiques et d’autres générations de fêtards. Brooklyn occupe désormais une place importante dans cette géographie nocturne, où les soirées queer se construisent autour de communautés, de collectifs et de sensibilités musicales parfois très différentes. Pour retrouver cette atmosphère, le réalisateur a intégré à sa distribution de véritables personnalités de la scène underground, notamment Saturn Risin9 et Alaska Riley. Il a également demandé à certains membres de son équipe de fréquenter Basement, célèbre club de musique électronique situé dans le Queens, afin de se familiariser avec cette culture. La présence d’Amanda Lepore dans le film établit, quant à elle, un lien direct avec l’histoire des Club Kids. Au-delà du clin d’œil, cette participation rappelle que la vie nocturne new-yorkaise possède une mémoire, transmise autant par ses personnages que par ses lieux.

Cara Delevingne, cheveux attachés et bijoux superposés, assise dans un appartement encombré dans le film Club Kid.
Cara Delevingne apparaît dans Club Kid, vêtue d’une tenue décontractée et de multiples bijoux, au milieu d’un intérieur bohème.

Le club comme laboratoire de mode et de liberté

La culture club entretient depuis longtemps une relation particulière avec la mode. Dans ces espaces, les vêtements ne servent pas uniquement à afficher une appartenance sociale ou à séduire. Ils permettent d’expérimenter des identités, de déplacer les frontières du genre et de jouer avec des conventions que la vie quotidienne impose plus fermement. Les Club Kids historiques poussaient cette logique jusqu’à la caricature, en transformant leurs corps en installations ambulantes. La scène contemporaine privilégie parfois des silhouettes beaucoup plus dépouillées, empruntées au sportswear, au vestiaire fétichiste ou aux codes de la techno, sans abandonner cette liberté d’expérimentation. L’intérêt de Club Kid tient notamment à la place accordée à ces personnages dont l’apparence, le langage et les attitudes appartiennent véritablement à la vie nocturne new-yorkaise. Firstman a expliqué dans W Magazine qu’il recherchait précisément cette authenticité, difficile à reproduire avec une distribution exclusivement composée de comédiens professionnels.

Cette relation entre vêtements, musique et identité explique en partie l’influence persistante des cultures underground sur la mode. Bien avant que les maisons de luxe ne s’intéressent aux esthétiques queer, aux silhouettes genderless ou aux références rave, les clubs avaient déjà fait de l’expérimentation vestimentaire une pratique collective. Les tenues les plus extravagantes n’étaient pas pensées pour une campagne publicitaire ou une présentation de collection, mais pour être portées, regardées, photographiées et parfois détruites au cours d’une seule nuit. La différence est essentielle : le vêtement y prenait son sens dans une communauté, à travers ses usages et ses références. Le cinéma se trouve aujourd’hui confronté à une difficulté assez comparable à celle de la mode lorsqu’il s’empare de ces univers. Comment représenter une culture alternative sans la réduire à quelques images immédiatement reconnaissables ? En faisant appel à des habitués des clubs plutôt qu’en se contentant d’une reconstitution esthétique, Firstman tente de préserver quelque chose de cette dimension collective, même si son film reste avant tout une fiction.

La musique joue naturellement un rôle central dans cette représentation. Tourné en pellicule 35 mm, Club Kid s’ouvre sur une nuit de 2016 où les lumières bleues, les basses de la house et les corps serrés sur le dancefloor installent un environnement aussi euphorique que désorientant. La photographie d’Adam Newport-Berra accompagne cette immersion dans un monde où les heures semblent perdre leur importance. La bande originale fait dialoguer différentes sensibilités, d’Arthur Russell à Slayyyter, dont le morceau Crank intervient dans une séquence particulièrement tendue. Dans un entretien accordé à RogerEbert.com, Firstman explique avoir choisi ce titre pour sa capacité à devenir inquiétant dans le contexte du film, alors qu’il peut paraître beaucoup plus léger dans une autre situation. Cette ambiguïté traverse également les images : les clubs sont des lieux d’exaltation et de rencontres, mais leur intensité peut devenir éprouvante lorsque la fête cesse d’être un plaisir choisi.

Quand la fête devient une façon d’éviter de grandir

Au centre de cet environnement, Peter ressemble à un personnage qui aurait réussi à prolonger indéfiniment sa jeunesse. Dix ans après la soirée qui ouvre le film, il fréquente toujours les mêmes milieux, accumule les nuits difficiles et peine à envisager une existence différente. L’arrivée d’Arlo bouleverse cette organisation, sans pour autant transformer immédiatement son père en adulte raisonnable. Le ressort comique repose sur ce décalage entre un homme capable d’organiser des fêtes pour des centaines de personnes et son inexpérience face aux besoins d’un enfant. Mais Firstman dépasse progressivement cette opposition attendue entre irresponsabilité et maturité. Le garçon découvre une communauté composée d’artistes, de personnes queer et de personnages excentriques qui ne correspondent pas nécessairement aux représentations traditionnelles de la famille. Et cette communauté, loin d’être simplement un décor de débauche, possède ses propres formes de solidarité.

C’est probablement dans cette contradiction que Club Kid trouve son sujet le plus intéressant. Les clubs queer ont longtemps constitué des refuges pour des personnes rejetées par leur famille ou marginalisées dans les espaces publics. On y construisait des amitiés, des réseaux d’entraide et parfois des familles choisies, tout en inventant de nouvelles manières de vivre ensemble. Dans ses entretiens, Jordan Firstman reconnaît toutefois que la fête peut perdre une partie de cette fonction lorsqu’elle devient une habitude déconnectée de toute autre forme de relation. Le problème de Peter n’est donc pas son appartenance à la culture club, mais sa difficulté à imaginer ce qui pourrait exister en dehors d’elle. Cette nuance évite de transformer le film en une morale assez conventionnelle sur les dangers de la vie nocturne. Grandir ne signifie pas nécessairement abandonner ses amis, ses goûts musicaux ou ses extravagances vestimentaires pour adopter une existence plus acceptable.

Après sa présentation à Cannes, Club Kid a été acquis par A24, société de production et de distribution américaine devenue l’une des références du cinéma indépendant contemporain. Son passage des clubs new-yorkais aux écrans internationaux illustre aussi la transformation progressive d’une culture longtemps considérée comme marginale en un sujet de cinéma accessible à un public beaucoup plus large. Les images de fêtes queer, leurs vêtements, leurs musiques et leur langage circulent désormais bien au-delà des communautés qui les ont inventés. Cette visibilité peut contribuer à faire connaître leur histoire, tout en soulevant la question de leur récupération esthétique. Jordan Firstman choisit de raconter ce monde à travers un personnage qui en connaît intimement les plaisirs comme les limites. Et plutôt que de condamner la fête, son film s’intéresse à ce qui arrive lorsque les liens noués sur le dancefloor doivent aussi apprendre à exister en plein jour.


Club Kid de Jordan Firstman avec Avec Cara Delevingne, Diego Calva et Reggie Absolom – Sorti le 4 novembre 2026

Sources :