Fondée en 1975 à Inca, sur l’île de Majorque, par Lorenzo Fluxà, Camper a donné une autre forme à la chaussure quotidienne. De la Camaleón inspirée des souliers paysans aux Twins dépareillées et aux Pelotas reconnaissables à leurs semelles, les chaussures Camper ont installé un design où le confort n’exclut ni l’humour ni l’étrangeté. La marque espagnole dirigée par Miguel Fluxà ouvre ses archives dans un livre de 452 pages et prépare une nouvelle direction créative avec Abraham Ortuño. Cinquante ans après sa création, Camper doit faire vivre son héritage sans se laisser enfermer par ses propres classiques.
Chaussures Camper : de la campagne de Majorque aux trottoirs des villes
Alors que Camper prépare un changement de direction créative, ses origines restent ancrées dans une ville industrielle de Majorque. Les chaussures Camper naissent en 1975 à Inca, sous l’impulsion de Lorenzo Fluxà. Bien avant lui, en 1877, son grand-père Antonio était revenu d’Angleterre avec des machines à coudre pour fabriquer des chaussures. Lorenzo hérite donc d’un métier, mais pas d’une idée arrêtée de ce qu’un soulier doit être. Il choisit un nom qui signifie « paysan » en majorquin. Son premier modèle, la Camaleón, reprend l’allure des chaussures que portaient les travailleurs agricoles de l’île. Toile, chutes de cuir et caoutchouc récupéré sur des pneus usagés composent cette chaussure inspirée de la débrouillardise paysanne. Le changement est dans l’usage : ce qui servait à travailler aux champs devient une chaussure destinée à marcher en ville.
La Camaleón pose les bases d’une esthétique qui ne cherche pas particulièrement à flatter le pied. Le bout est arrondi, la silhouette basse, les matières simples et les lignes éloignées des chaussures de ville traditionnelles. Camper ne veut pas davantage fabriquer une chaussure de sport au sens strict. La marque s’installe dans cet espace intermédiaire où l’on peut porter le même soulier au bureau, dans la rue ou pendant les loisirs. En 1981, l’ouverture de sa première boutique à Barcelone prolonge cette démarche. Les chaussures sont notamment présentées par pointures, dans un espace qui accorde une place inhabituelle au graphisme et à la mise en scène. La boutique devient un lieu d’expérimentation aussi important que le produit lui-même. Camper comprend assez tôt que l’on peut dessiner une chaussure différente et inventer, en même temps, une autre façon de la montrer.

Twins, Pelotas et Peu : quand la chaussure refuse les conventions
L’une des idées les plus singulières de Camper apparaît en 1988 avec les Twins. Le principe tient dans une contradiction : deux chaussures peuvent former une paire sans être identiques. Les couleurs, les dessins ou certains détails changent d’un pied à l’autre, tout en conservant une cohérence d’ensemble. Rien de spectaculaire dans la construction, mais une petite infraction à l’ordre habituel des choses. En 1995, Camper prend une autre direction avec les Pelotas, dont la semelle extérieure rassemble 87 billes de caoutchouc. Inspiré de l’univers des anciens équipements sportifs, le modèle possède un bout arrondi, une tige en cuir et une allure robuste qui brouille les frontières entre basket et chaussure de ville. Selon Camper, plus de 11 millions de paires ont été vendues depuis son lancement. Avec les Twins et les Pelotas, la marque trouve deux manières opposées d’être reconnaissable : l’asymétrie pour les unes, la répétition des formes pour les autres.
Camper poursuit ses recherches sur la simplicité avec Wabi, un chausson lancé en 2000, puis avec la Peu, apparue en 2004. Cette dernière privilégie une forme ergonomique et une sensation de liberté du pied, sans chercher à dissimuler son caractère fonctionnel. Les lacets élastiques, les bouts larges et les constructions souples donnent aux modèles une apparence immédiatement reconnaissable, parfois presque enfantine. L’humour se retrouve aussi dans les campagnes publicitaires, les compositions graphiques et les boutiques, où Camper entretient une relation suivie avec les designers et les architectes. Lancé en 2006, le programme Camper Together ouvre les collections et les espaces commerciaux à des créateurs comme Jasper Morrison, Bernhard Willhelm ou Kiko Kostadinov. La marque ne se contente plus de vendre une idée du confort, elle organise des rencontres entre chaussure, architecture et culture visuelle. En 2015, CamperLab pousse cette logique vers des territoires plus expérimentaux, avec des volumes exagérés, des matières traitées de façon inhabituelle et des chaussures qui prennent parfois des allures d’objets sculptés. Sous la direction créative d’Achilles Ion Gabriel, arrivé en 2019, CamperLab affirme ensuite sa place dans la mode et étend progressivement son travail au vêtement.

Camper aujourd’hui : entre héritage familial et nouvelle direction créative
Camper demeure une entreprise familiale, dirigée depuis 2012 par Miguel Fluxà, représentant de la quatrième génération. Son ancrage à Inca reste central : les chaussures y sont dessinées, développées et mises au point, notamment dans l’atelier de prototypage de la marque. Mais cette implantation majorquine ne signifie pas que toute la production soit locale. Camper travaille également avec des usines partenaires, notamment au Vietnam et au Portugal, ainsi qu’avec des sites de production en Espagne. Cette organisation raconte aussi la transformation de la petite entreprise née d’une tradition artisanale en marque internationale. La question environnementale traverse désormais son discours, avec des efforts consacrés aux matériaux, à la réparabilité et à la durée d’utilisation des chaussures. Il reste pourtant une différence entre le principe de récupération qui inspirait la Camaleón et les contraintes industrielles d’une production à grande échelle. Camper doit composer avec cette contradiction, sans pouvoir résoudre par le seul design les problèmes posés par la fabrication et la consommation de chaussures.
L’année 2026 marque également un passage de relais. En janvier, Camper annonce le départ d’Achilles Ion Gabriel, après plus de six ans à la direction créative de CamperLab puis de Camper. En mars, la marque nomme Abraham Ortuño, fondateur d’Abra, au poste de directeur créatif mondial de Camper et CamperLab, avec une prise de fonctions prévue début 2027 et de premières collections annoncées pour l’automne-hiver 2027-2028. Pendant cette transition, Camper poursuit notamment sa collaboration avec Issey Miyake, dont le modèle Peu Form, imaginé par Satoshi Kondo à partir d’une seule pièce de cuir, reçoit de nouvelles couleurs en septembre 2026. Le même mois, l’entreprise présente The Walking Society: Now More Than Ever!, un livre de 452 pages publié par Lars Müller Publishers. Croquis, photographies, projets réalisés ou abandonnés y racontent cinquante ans de relations entre chaussure, image et design. L’ouvrage intervient à un moment où Camper doit précisément déterminer ce qu’elle souhaite conserver et ce qu’elle accepte de transformer. Car la liberté qui a fait la singularité de Camper repose désormais sur une histoire suffisamment connue pour devenir, elle aussi, une contrainte.

Camper : Site officiel
Sources :
- Camper — Origines de l’entreprise.
- Camper — Les chaussures : Camaleón, Pelotas, Twins, Wabi et Peu.
- Camper — History : histoire de la marque, créations et collaborations.
- The Observer — Carry on Camper: the shoe company turns 50 — 17 mai 2025.
- Vogue Italia — Nel cuore del Mediterraneo per scoprire da vicino Camper, brand di calzature (e non solo) con una centenaria storia di famiglia — 7 mai 2026.
- FashionUnited — Camper and creative director Achilles Ion Gabriel part ways — 14 janvier 2026.
- FashionUnited — Abraham Ortuño (Abra), nouveau directeur créatif monde de Camper — 5 mars 2026.
- Issey Miyake — Introducing Item “PEU FORM” — 15 septembre 2026.
- FashionUnited — Camper ouvre ses archives pour raconter 50 ans d’expérimentation et d’avant-garde — 25 septembre 2026.
- Lars Müller Publishers — The Walking Society: Now More Than Ever! — 2026.
- Camper — A Little Better, Never Perfect : production et fournisseurs.




















