Fondée à Paris en 1991, la marque Lemaire a construit son identité autour d’une idée simple : faire des vêtements que l’on porte plutôt que des vêtements que l’on montre. Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran ont imposé une écriture faite de coupes souples, de matières choisies et de détails presque invisibles. Le sac Croissant est devenu l’un des objets les plus reconnaissables de ce vestiaire sans logos apparents. En 2026, le duo quitte la direction créative d’Uniqlo U pour se consacrer à une maison dont la croissance pose une nouvelle question : jusqu’où peut-on cultiver la discrétion quand le succès vous rend visible ?
La marque Lemaire, ou l’art de dessiner le quotidien
La marque Lemaire est née à Paris en 1991 sous l’impulsion de Christophe Lemaire. Trente-cinq ans plus tard, elle entre dans une nouvelle phase : en 2026, son fondateur et Sarah-Linh Tran ont quitté la direction créative d’Uniqlo U pour se consacrer à leur propre maison. Ce choix donne un relief particulier à une idée défendue depuis les débuts de la marque. Un vêtement n’a pas besoin de hausser le ton pour modifier une silhouette. Chez Lemaire, la chemise descend sans serrer la taille, le pantalon laisse respirer la jambe et le manteau enveloppe sans emprisonner. Les épaules sont travaillées, les volumes mesurés, les proportions parfois généreuses. Un pli, une couture déplacée ou un col légèrement ouvert suffisent à changer l’allure. Rien de spectaculaire en apparence : le travail se joue dans l’espace laissé entre le corps et le tissu.
Cette approche a pris une autre dimension avec l’arrivée de Sarah-Linh Tran à la codirection artistique en 2010. Formée à l’édition littéraire, elle apporte un regard qui dépasse le seul dessin du vêtement. La maison développe progressivement une silhouette où les références masculines et féminines se croisent sans nécessairement se confondre. En 2014, la griffe abandonne le prénom de son fondateur pour devenir simplement Lemaire. Ce changement de nom n’est pas un détail graphique : il reconnaît une création désormais partagée. Christophe Lemaire a travaillé chez Lacoste puis Hermès, mais la maison qui porte son nom ne cherche pas à reproduire les codes de ces deux marques. Elle privilégie les matières, souvent sourcées en Europe et au Japon, et des pièces pensées pour être superposées ou portées de différentes manières. Le résultat tient moins à un style imposé qu’à une façon d’habiter ses vêtements.

Le sac Croissant et les petits écarts du vestiaire
Il suffit parfois d’un objet pour rendre une marque immédiatement identifiable. Chez Lemaire, cet objet est le sac Croissant, dont la courbe évoque effectivement la viennoiserie française. Son volume naît d’un assemblage de pièces de matière découpées en courbes et réunies par des coutures visibles. Porté à l’épaule, il accompagne la ligne du corps plutôt que de s’en détacher. Sa forme souple contraste avec les sacs rigides qui ont longtemps servi de signes de statut dans le luxe. Le cuir Nappa, le cuir grainé, le coton enduit ou le denim permettent d’en faire varier la présence et l’usage. Décliné en plusieurs tailles, il devient un signe de reconnaissance presque aussi efficace qu’un monogramme. Voilà toute la contradiction de Lemaire : avoir fait de la discrétion un langage suffisamment précis pour être reconnu au premier regard.
Mais réduire la maison à ce sac serait passer à côté de l’essentiel. Lemaire travaille aussi la chemise torsadée, les manteaux enveloppants, les pantalons à jambes courbes et les vestes dont la construction semble s’effacer derrière la matière. Les couleurs participent à cette retenue : brun, craie, gris, noir, bleu sombre, avec des nuances parfois plus inattendues. Cette palette pourrait devenir austère si les tissus ne lui apportaient pas du mouvement, de la lumière et parfois une sensualité discrète. Les références sont également cinématographiques, comme lorsque la collection masculine de 2015 évoquait le personnage incarné par Jean-Pierre Léaud dans La Maman et la Putain. Derrière les vêtements, on retrouve des figures qui marchent, attendent, voyagent ou traversent une ville. Cette attention au quotidien explique aussi pourquoi la collaboration avec Uniqlo, commencée en 2015, a trouvé un prolongement dans la ligne Uniqlo U dès 2016. Pendant dix ans, Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran y ont appliqué leur recherche sur les coupes et les matières à des vêtements produits à une échelle bien plus large.

Lemaire aujourd’hui : grandir sans devenir un uniforme
En 2026, Lemaire n’a plus tout à fait la dimension d’une petite maison parisienne confidentielle. Selon Le Monde, l’entreprise a dépassé les 100 millions d’euros de ventes en 2024, contre environ 10 millions avant la pandémie. Cette progression accompagne son implantation internationale, notamment en Asie, où la marque dispose de boutiques à Séoul, Tokyo et dans plusieurs villes chinoises. À Paris, elle conserve un ancrage place des Vosges et au Palais-Royal. Depuis 2018, Fast Retailing, groupe japonais propriétaire d’Uniqlo, détient une participation minoritaire annoncée dans son capital. Le départ du duo de la direction créative d’Uniqlo U, effectif après la collection automne-hiver 2026, ne signifie donc pas que cette histoire commune s’efface entièrement. Il traduit surtout le besoin de consacrer davantage de temps à une maison dont les collections, les accessoires et le réseau commercial ont changé d’échelle. Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran restent à la direction artistique de Lemaire, avec une difficulté nouvelle : faire grandir l’entreprise sans transformer chaque idée en produit immédiatement reconnaissable.
Sur les podiums, la maison cherche justement à éviter cette répétition. En janvier 2026, son défilé automne-hiver, mis en scène avec Nathalie Béasse à l’Opéra Bastille, emprunte au théâtre ses déplacements, ses silences et ses changements de tableaux. Les dessins de Roland Topor s’invitent sur des vêtements et des accessoires, avec des reliefs, des franges et des surfaces moins sages qu’il n’y paraît. En juin, pour le printemps-été 2027, la pluie surgit dans la bande sonore tandis que de grands ventilateurs font circuler l’air autour des silhouettes. Le vêtement se retrouve confronté au mouvement, à la météo, presque à la vie réelle. Cette recherche contraste avec une croissance qui oblige aussi la marque à documenter davantage ses choix de fabrication : selon ses propres données, 62 % de sa production répondaient en 2025 à ses critères privilégiant les matières biologiques, recyclées ou certifiées. Reste une question plus délicate que celle des chiffres : comment conserver une liberté de création quand une certaine allure est devenue commercialement attendue ? Lemaire a fait de la retenue une signature, mais cette signature pourrait bien devenir, à force d’être reconnue, l’uniforme dont elle voulait précisément s’éloigner.

Lemaire : Site officiel
Sources :
- LEMAIRE — À propos de LEMAIRE
- Vogue — Lemaire Fall 2015 Menswear Collection — 21 janvier 2015.
- Fast Retailing — Fast Retailing Announces New Phase of Partnership with LEMAIRE — 24 juillet 2018.
- LEMAIRE — Sacs Croissant
- Le Monde — Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran quittent la direction créative d’Uniqlo U — 24 août 2026.
- Vogue France — Tout ce qu’il faut retenir du défilé Lemaire printemps-été 2027 — 25 juin 2026.
- LEMAIRE — Topor et LEMAIRE — 2026.




















