À la Paris Fashion Week, le 30 septembre 2026, Julian Klausner présente la collection Dries Van Noten printemps-été 2027. Le cinéma ancien fournit les images, mais la rue donne le rythme. Affiches fictives, robes souples, bijoux, gants, couleurs acides et vêtements ordinaires composent un glamour volontairement imparfait. Pour Klausner, la question n’est plus seulement de prolonger Dries Van Noten. Elle consiste désormais à définir sa propre manière d’habiter la maison.
Dries Van Noten printemps-été 2027 : le cinéma quitte l’écran
Le défilé Dries Van Noten printemps-été 2027 ne commence pas par une musique destinée à écraser la salle. On entend des talons sur le sol, des voitures, des klaxons, des conversations et des rires. La ville précède donc le vêtement. Vogue rapproche cette ambiance sonore du Quai Malaquais, où se trouve la boutique parisienne de la maison, sans affirmer que l’enregistrement y a réellement été réalisé. Le scénario officiel décrit une actrice quittant un tournage pour retrouver la rue, encore habitée par son personnage. C’est un point de départ simple, presque banal. Le glamour existe, mais après le plateau, quand les projecteurs sont déjà éteints. Les 60 silhouettes présentées travaillent précisément cet espace entre représentation et vie courante.
Klausner pousse cette idée avec des affiches de cinéma entièrement inventées. Lacquer and Lace, Vipère ou Ruffle Her Feathers ressemblent aux titres d’un répertoire populaire qui n’a jamais existé. The Impression recense huit variations de ces affiches, utilisées comme motifs sur des robes drapées et des jupes transparentes superposées. L’invitation elle-même prenait la forme d’une affiche de faux film, envoyée dans un tube. Julian Klausner y apparaissait comme réalisateur et Robbie Spencer comme styliste. Ce cinéma n’est donc jamais réellement produit : il est réduit à son appareil graphique, à ses titres et à ses génériques. L’affiche devient un imprimé, puis l’imprimé devient un vêtement. Dries Van Noten transforme ainsi une fiction inexistante en objet immédiatement matériel.

Le glamour selon Julian Klausner : des vêtements avant le personnage
Le procédé fonctionnerait mal si la collection se contentait d’empiler des références hollywoodiennes. Klausner choisit au contraire des formes relativement relâchées. Vogue relève des trenchs fluides en viscose, des robes nuisette sans structure rigide, des hauts à enfiler et des jupes à taille froncée. Les couches sont nombreuses, mais rarement solennelles. Une veste courte passe sur une robe patchwork elle-même portée avec un tee-shirt imprimé. Ailleurs, un blazer brodé rencontre une chemise, une jupe graphique et plusieurs rangs de perles. Les robes amples sont resserrées par une ceinture, tandis que les polos rayés oversize reçoivent le même traitement. Le glamour ne dépend donc pas d’une silhouette imposée : il arrive par addition, déplacement ou correction.
WWD décrit cette femme comme une actrice hollywoodienne hors service, sortie du studio avec ses bijoux mais chaussée pour marcher. Les escarpins gardent des talons solides. Les mocassins descendent encore d’un cran. Les grands sacs restent souples et se portent au creux du bras plutôt que comme des accessoires de cérémonie. Un gant peut être porté seul. Un petit tee-shirt légèrement grunge apparaît sous une robe fleurie. Des vêtements presque masculins côtoient les perles, les broches et les éléments plus précieux. Ce contraste empêche la collection de basculer dans la reconstitution historique.
La couleur joue le même jeu. Klausner explique avoir regardé les teintes des années 1950 et 1960, avec du citron, du vert jade et des couleurs associées aux lumières de Las Vegas. Il ne cherche pourtant pas une palette fidèle à une décennie. Les couleurs sont recombinées pour produire des rapports plus contemporains. Les imprimés de faux films côtoient ainsi des fleurs, des rayures et des motifs graphiques évoquant des verres à cocktail ou des yeux maquillés. Chez Dries Van Noten, ce télescopage n’a rien d’étranger. Il évite pourtant ici la surcharge textile pure pour se concentrer davantage sur l’attitude. Un vêtement devient habillé parce qu’une broche arrive dessus, parce qu’une taille est serrée ou parce qu’un gant dérègle soudain l’ensemble.
Cette manière de faire explique peut-être pourquoi plusieurs lectures critiques insistent davantage sur les vêtements que sur le concept. Business of Fashion replace Dries Van Noten dans une journée parisienne où les collections pouvaient se défendre sans appareil narratif excessif. Vogue voit de son côté une proposition crédible pour marcher dans une ville. The Impression pousse plus loin le thème du plaisir de s’habiller et de la « screen siren », la star de cinéma descendue de l’écran. Les trois regards ne racontent donc pas exactement le même défilé. L’un observe la solidité du vestiaire, l’autre son usage quotidien, le troisième sa charge nostalgique. Le cinéma reste un cadre, mais la collection n’en dépend pas entièrement pour exister.

Julian Klausner commence à signer Dries Van Noten
La question de la succession reste pourtant impossible à évacuer. Julian Klausner travaille désormais sous un nom qui n’est pas le sien et dont l’identité visuelle était directement associée à son fondateur. Chaque collection rend donc visible un problème assez concret : jusqu’où continuer et à partir de quel moment déplacer ? Vogue décrit la transition comme particulièrement fluide et considère cette collection comme une étape d’affirmation. Cette lecture repose moins sur une rupture que sur la façon dont Klausner manipule des éléments familiers à Dries Van Noten. La couleur demeure. Les imprimés demeurent. Le goût des associations qui paraissent légèrement fausses avant de devenir cohérentes demeure aussi.
Mais un détail change la nature de l’exercice. Sur les fausses affiches utilisées comme imprimés, le nom de Julian Klausner apparaît parmi les crédits. Vogue rapporte que le créateur lui-même a relevé l’étrangeté de voir son propre nom inscrit sur un vêtement Dries Van Noten après avoir été habitué à celui du fondateur. Le geste est discret, presque enfoui dans le graphisme. Il n’en est pas moins précis. Klausner ne rebaptise évidemment pas la maison et ne cherche pas à effacer son origine. Il introduit son nom dans une fiction produite sous celui d’un autre. La succession cesse alors d’être uniquement une affaire de continuité esthétique pour devenir une question visible d’auteur.
Ce déplacement était déjà perceptible dans les collections précédentes, mais il devient ici plus lisible parce que le thème lui-même parle de rôles. La femme imaginée par Klausner change de personnage devant un miroir. Elle peut ajouter un rouge à lèvres, une broche ou une ceinture et devenir quelqu’un d’autre pendant quelques heures. Le texte officiel de la maison insiste précisément sur cette possibilité de construire une identité par l’habillement. Il serait excessif d’en faire une confession personnelle du designer. Mais le parallèle existe dans le dispositif même de la collection. Klausner travaille lui aussi avec un rôle déjà écrit, celui de directeur créatif de Dries Van Noten. Ce printemps-été 2027 montre surtout qu’il commence à modifier le scénario sans avoir besoin d’en détruire les décors.
La différence avec une simple reprise des archives tient également au ton. La collection n’est pas traitée comme un monument à protéger. Les références aux années 1950 sont contaminées par des polos, des tee-shirts, des volumes souples et des chaussures raisonnables. Les bijoux ne réclament pas une robe du soir. Les robes ne réclament pas forcément de talons fins. Le faux chic devient plus intéressant que la perfection. The Impression insiste sur ce glamour volontairement défait, tandis que WWD parle d’une spontanéité construite avec des éléments ordinaires et précieux. C’est probablement là que Klausner s’éloigne le plus sûrement de l’exercice d’hommage : il ne conserve pas une image, il conserve une méthode d’association.

Du fantasme de cinéma au vestiaire réel
Il reste une dimension plus industrielle dans cette affaire. Une maison vend difficilement une actrice fictive, mais elle peut vendre son trench imprimé, sa robe, son sac, son escarpin ou sa broche. Le printemps-été 2027 organise très clairement ce passage. L’imaginaire est immédiatement découpé en produits identifiables. L’affiche de cinéma se transforme en surface textile. Le geste glamour devient un accessoire que l’on peut ajouter à un vêtement déjà possédé. Même le principe de superposition favorise une lecture moins rigide du look complet. La fiction sert donc moins à éloigner le vêtement du quotidien qu’à lui donner une raison d’y entrer.
C’est aussi ce qui donne au défilé sa proposition de futur, modeste mais cohérente. Il n’est pas question ici de technologie spectaculaire, de vêtement augmenté ou de révolution matérielle annoncée. Le changement porte davantage sur la manière de produire du désir dans une période où le luxe cherche régulièrement à justifier sa présence par des décors, des célébrités ou des concepts massifs. Chez Dries Van Noten, la bande-son ramène au bruit de la circulation. Les chaussures semblent faites pour avancer. Les sacs ont du volume sans devenir rigides. La star existe, mais elle est déjà sortie du studio. Julian Klausner ne supprime pas le spectacle : il le fait tenir dans les quelques centimètres d’une broche, d’une ceinture serrée ou d’un faux générique imprimé sur une robe.
Sources
- Dries Van Noten – Women Spring Summer 2027 – 2026
- Vogue – Dries Van Noten Spring 2027 Ready-to-Wear Collection – 2026
- WWD – Dries Van Noten Spring 2027: Spontaneous Glamour – 2026
- Business of Fashion – Paris Day Three: The Clothes Did the Talking – 2026
- The Impression – Dries Van Noten Spring 2027 Fashion Show Review – 2026




















