Fondée à Paris en 1966 par Paco Rabanne, la maison Rabanne fête ses soixante ans en 2026 avec un nouveau directeur créatif, Olivier Rousteing. Le couturier d’origine espagnole a remplacé le tissu, l’aiguille et le fil par du Rhodoïd, du métal, des anneaux et une pince. Cette méthode a donné à la mode spatiale des années 1960 son bruit, son éclat et sa part d’inconfort. Aujourd’hui propriété du groupe Puig, Rabanne doit encore transformer cette invention fondatrice sans se contenter de la faire tinter.
L’histoire de Rabanne commence avec une pince
L’histoire de Rabanne commence à Paris, le 1er février 1966, dans un salon de l’Hôtel George-V. Paco Rabanne y présente sa première collection printemps-été. Il la nomme « Douze robes importables en matériaux contemporains », un manifeste qui annonce le problème avant la critique. Les silhouettes sont composées de lamelles ou de disques de Rhodoïd, reliés par de petits anneaux métalliques. Le vêtement n’est ni coupé ni cousu : il est monté pièce par pièce. La pince remplace l’aiguille, le maillon remplace le fil et la peau apparaît dans les intervalles. Des mannequins noires et blanches marchent pieds nus sur Le Marteau sans maître de Pierre Boulez. Soixante ans plus tard, cet assemblage reste le signe le plus lisible de Rabanne et le point de départ de sa nouvelle direction créative.
Ce geste possède une histoire plus longue que ce premier défilé. Paco Rabanne naît Francisco Rabaneda Cuervo en 1934 à Pasajes, dans le Pays basque espagnol. Son père, engagé dans l’armée républicaine, est exécuté pendant la guerre civile, tandis que sa mère travaille comme première d’atelier chez Cristóbal Balenciaga. Le conflit pousse la famille à quitter l’Espagne pour la France. À Paris, Paco Rabanne étudie l’architecture à l’École des beaux-arts. Il dessine aussi des bijoux, des boutons et différents ornements vendus à des maisons comme Balenciaga, Schiaparelli et Givenchy. Cette formation lui apprend à regarder une robe comme une structure composée d’éléments, de vides et de points d’appui. Son apport ne consiste donc pas à décorer un tissu, mais à remettre en cause la nécessité même du tissu.
Du choc visuel à l’image populaire
La robe Rabanne devient rapidement une image de l’âge spatial. André Courrèges et Pierre Cardin dessinent eux aussi un futur blanc, géométrique et débarrassé des anciennes manières. Rabanne lui ajoute le métal, le mouvement et un bruit de petite monnaie. Audrey Hepburn porte en 1967 une création faite de disques argentés dans Voyage à deux. Le style Rabanne traverse aussi Casino Royale en 1967 puis Barbarella en 1968, où le futur ressemble parfois à une loge de cabaret préparée pour l’apesanteur. Françoise Hardy apparaît en 1968 dans une minirobe constituée de plaques d’or serties de diamants, dont le poids approche neuf kilos. Sous les flashs, chaque mouvement renvoie la lumière tandis que les anneaux frottent les uns contre les autres. La culture populaire fixe ainsi Rabanne dans une formule très efficace : une femme, du métal et peu de place pour la discrétion.
Ces robes modifient aussi la relation entre le vêtement et le corps. Les plaques ne suivent pas les courbes comme une étoffe souple. Elles les couvrent, les découpent ou les laissent visibles entre deux maillons. La silhouette ressemble tour à tour à une armure, un bijou ou une mosaïque mobile. Le vêtement protège en apparence, mais dévoile dans le même geste. Il peut briller comme un objet précieux tout en provenant de matières industrielles. Paco Rabanne utilise également le papier, l’aluminium, le plastique moulé ou la maille métallique. Cette liberté matérielle ouvre un territoire repris ensuite par la mode de scène, la photographie, le clip et le costume de spectacle. Elle enferme cependant la maison dans un paradoxe : plus son invention devient célèbre, plus il devient difficile de lui faire raconter autre chose.
Rabanne aujourd’hui : la robe, le parfum et la succession
La seconde vie de Rabanne ne se joue pas seulement sur les podiums. Puig crée en France la division Paco Rabanne Parfums en 1968, puis lance Calandre en 1969. Le nom de ce premier parfum féminin, emprunté à la grille d’une voiture, prolonge le vocabulaire industriel de la robe. Paco Rabanne Pour Homme suit en 1973, bien avant 1 Million en 2008 et Invictus en 2013. En 1987, Puig rachète l’ensemble de l’activité Paco Rabanne, mode et accessoires compris. Le parfum donne alors à la marque une diffusion que ses vêtements complexes et coûteux ne pouvaient pas assurer seuls. Les sources situent le retrait du fondateur entre 1999 et sa dernière collection de haute couture présentée en 2000 ; le réseau de boutiques ferme en 2006, puis la ligne de mode est relancée en 2011. Le métal fournit l’image, tandis que le flacon paie… les factures.
Après les passages brefs de Manish Arora puis de Lydia Maurer, la relance trouve sa cohérence en août 2013, lorsque Julien Dossena prend la direction artistique. Il ne range pas le métal dans les archives. Il cherche plutôt à l’assouplir, à le mélanger et à le déplacer vers un vestiaire moins cérémoniel. Les disques deviennent des robes fluides, des jupes, des tops et des sacs qui accompagnent davantage le mouvement. La maille métallique rencontre les imprimés, les étoffes légères et des pièces plus quotidiennes. Paco Rabanne meurt le 3 février 2023, à l’âge de 88 ans. Quelques mois plus tard, la maison raccourcit son nom et devient simplement Rabanne, afin de réunir plus clairement la mode et la beauté sous une seule identité. La collaboration lancée avec H&M la même année diffuse ce vocabulaire à grande échelle, avec un résultat prévisible : même produit en série, le disque veut toujours capter toute la lumière.
Le 24 juin 2026, Rabanne annonce le départ de Julien Dossena après treize ans. Le 14 juillet, Olivier Rousteing est nommé directeur créatif, quelques mois après avoir quitté Balmain. Sa première collection pour Rabanne sera présentée à Paris en mars 2027, pour l’automne-hiver 2027. Autour de lui, Jean-Jacques Guével dirige l’activité mode et Renaud de Lesquen préside Rabanne One Brand, la structure qui réunit la mode et la beauté. La maison appartient toujours à Puig et elle a été, en 2023, la première marque du groupe à dépasser un milliard d’euros de ventes, portée notamment par ses parfums. Puig veut désormais développer de nouvelles catégories et resserrer encore le lien entre vêtement, parfum et image. Olivier Rousteing sait fabriquer du spectacle, de l’ornement et de la célébrité ; le raccord avec Rabanne paraît donc évident, peut-être un peu trop. La maison possède un langage que personne ne confond, mais chaque nouvelle plaque de métal rappelle qu’un héritage très visible peut aussi devenir une cage.
Rabanne – Site officiel
Sources :
- Rabanne – The 12 Unwearable Dresses – date non disponible
- Vogue – Paco Rabanne, Designer of Space-Age Fashion, Has Died At 88 – 2023
- Puig – The History of Puig: A Legacy in Beauty and Fashion – date non disponible
- Rabanne – Paco Rabanne becomes Rabanne – date non disponible
- Vogue Business – After 13 Years, Julien Dossena and Rabanne Part Ways – 2026
- Reuters – Fashion designer Olivier Rousteing joins Rabanne – 2026
- Vogue Business – Rabanne Names Olivier Rousteing Creative Director – 2026
- Puig – Rabanne appoints Olivier Rousteing as Creative Director – 2026






















