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Ainsi soit je… : Mylène Farmer servie dans un verre pourpre

Avec Ainsi soit je…, Mylène Farmer installe au printemps 1988 une pop française sombre, théâtrale et traversée de désirs contradictoires. Les synthétiseurs de Laurent Boutonnat entourent des textes où passent l’enfance, la mort, le sexe, la religion et la solitude. Le disque devient ici un cocktail original à la vodka, au cassis, à la violette et au citron. Un verre pourpre, droit, floral sans être aimable, à boire quand la fête commence déjà à ressembler à son lendemain.

Ainsi soit je…, une entrée dans le froid

Ainsi soit je… commence par une horloge. Pas par un refrain propre à rassurer la radio, ni par une porte qui s’ouvre gentiment. Mylène Farmer récite Baudelaire pendant que le temps s’installe dans la pièce et compte déjà les pertes. Le deuxième album de la chanteuse comprend dix titres, écrits pour l’essentiel par Mylène Farmer sur des musiques de Laurent Boutonnat.

Le son conserve la netteté mécanique de la synthpop française des années 1980, mais refuse souvent sa bonne humeur obligatoire. Les claviers dessinent des couloirs, les batteries électroniques frappent comme des portes et les arrangements symphoniques apportent leur part de brume. « La ronde triste », « Jardin de Vienne » ou la chanson-titre avancent lentement, sans chercher la sortie de secours. « Sans contrefaçon » et « Pourvu qu’elles soient douces » bougent davantage, mais cette énergie reste traversée par le trouble. Le corps danse, le texte garde les yeux ouverts. Farmer écrit sur l’identité, le désir, la douleur et la mort avec des mots assez grands pour toucher au mélodrame. Le risque serait de basculer dans le décor de théâtre municipal. Laurent Boutonnat évite souvent la chute en maintenant une froideur synthétique qui empêche les chansons de devenir simplement sentimentales.

Des clips qui changent l’écoute

Ainsi soit je… n’arrive pas seul dans les magasins. « Sans contrefaçon » l’a précédé à la fin de 1987 et impose déjà son personnage de pantin ambigu, au croisement de Pinocchio et d’un imaginaire de cirque gothique. Les clips réalisés par Laurent Boutonnat ne se contentent pas d’illustrer les morceaux. Ils les rallongent, les habillent et leur donnent l’allure de courts métrages. « Pourvu qu’elles soient douces » pousse cette logique vers une fresque historique où le récit prend presque plus de place que la chanson. « Sans logique » transforme ensuite la violence amoureuse en corrida mentale, avec robe blanche, foule noire et sang prévu au programme. Ces images reprogramment l’écoute du disque. Une percussion devient un pas dans la boue, un synthétiseur devient du brouillard et une pause ressemble soudain à l’instant qui précède le drame.

Le succès commercial ne dissipe pas cette obscurité, il la rend publique. Porté par quatre singles, l’album atteint la première place des ventes françaises à la fin de 1988, tandis que « Pourvu qu’elles soient douces » occupe également la tête du Top 50. Mylène Farmer reçoit la même année la Victoire de la musique de l’artiste interprète féminine. L’intime devient donc une affaire de masse, avec tout ce que cela suppose de projecteurs, de classements et de contradictions. Le disque parle d’isolement devant un public toujours plus large. Il construit une figure inaccessible grâce à des images qui circulent partout. Ce paradoxe deviendra l’un des moteurs durables du personnage Farmer. Ainsi soit je… ne se contente plus d’être un album sombre. Il démontre qu’une esthétique funèbre peut très bien fonctionner au milieu des variétés du samedi soir, à condition de connaître le prix d’un bon rideau.

Le cocktail Ainsi soit je… : Tant pis

Le cocktail s’appelle Tant pis. Le nom vient de cette résignation sèche qui traverse la chanson-titre, moins abandon que façon de rester debout lorsque tout penche. Dans un shaker rempli de glace, verser 45 ml de vodka, 20 ml de crème de cassis, 10 ml de liqueur de violette et 20 ml de jus de citron frais. Ajouter 5 ml de sirop de sucre seulement si le cassis se montre trop sévère. Secouer franchement, puis filtrer dans une petite coupe préalablement refroidie. La vodka donne l’axe, presque sans parfum, comme une silhouette immobile sous les éclairages. Le cassis pose le pourpre sombre, épais, vaguement ecclésiastique. La violette ajoute une douceur ancienne qui pourrait tourner au poudrier, mais le citron intervient avant l’accident.

Le verre doit rester net, sans fruits rouges empilés ni bouquet décoratif. Le parfum arrive avant le goût, floral et acide, comme une politesse dont personne n’est tout à fait dupe. La première gorgée paraît douce, presque facile. Le citron coupe rapidement cette impression et la vodka laisse une chaleur droite au fond de la bouche. Le cassis revient ensuite, plus sombre, pendant que la violette persiste avec une élégance légèrement funèbre. Tant pis se boit avec la seconde moitié du disque, de « Ainsi soit je… » à « The Farmer’s Conclusion », lorsque les chansons cessent de négocier avec la lumière. La coupe doit être petite et le service froid, car un deuxième verre ferait perdre au dispositif sa raideur. Il resterait alors une boisson violette assez sucrée, ce qui serait une fin curieusement banale pour un album qui s’applique tant à ne pas l’être.


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