Sorti le 20 mars 2026, Nuit 566 de Fiona Sanjabi arrive : 9 titres, 34 minutes, un album produit par Sanja Planet. L’artiste franco-iranienne y travaille une pop psyché aux bords dream pop, traversée par le persan, le français et l’anglais. Ce que promet disque n’est pas seulement sa sortie. C’est sa façon de tenir ensemble l’exil, le conte et une sensation de vertige calme, sans tomber dans le panneau du grand discours. Gagné!
Un disque qui avance dans la pénombre
Fiona Sanjabi ne pousse pas sa voix au premier rang pour faire démonstration. Elle la laisse flotter, glisser, parfois se fendre, parfois briller. Nuit 566 tient là-dessus. Une présence vocale qui n’appuie pas, mais qui insiste. Les guitares et les claviers installent un décor suspendu, jamais vraiment fixe. On comprend vite que le disque préfère la dérive à la ligne droite. Tant mieux, la ligne droite va très mal aux albums qui parlent d’exil. Dans ce monde-là, la chanson devient moins un message qu’un passage.
Le point fort du disque, c’est ce frottement entre l’image et la mélodie. Les références aux Mille et Une Nuits, au rêve, au conte moderne, à une pop psychédélique teintée d’électronique, ne sont pas là pour faire joli sur un dossier de presse. Elles structurent vraiment l’écoute. City of Silence, Acid Rain, Jupiter, L’inconnu ou Oliver’s Song posent d’emblée un décor mental où le monde intime et le monde en ruine cohabitent. Ce n’est ni une bande-son d’évasion pure, ni un disque militant au sens frontal. C’est plus trouble. Et c’est précisément ce qui le rend tenable.
L’exil, sans affiche ni violons ajoutés
Le centre émotionnel de Nuit 566 passe sans doute par Rose d’Ispahan. D’après les éléments fournis autour du disque, la chanson est dédiée aux Iraniens, en exil comme en Iran, et s’appuie sur l’image de la rose, sa beauté, son parfum, ses épines, pour parler d’une blessure qui ne se referme jamais tout à fait. Le motif n’a rien d’abstrait. Ispahan renvoie ici à une mémoire familiale, à une ville réelle, à un héritage transmis. Le morceau évite le folklore en carton. Il garde la douleur à hauteur d’image, ce qui est une autre manière de rester digne. Les chansons sur l’exil deviennent vite théâtrales. Celle-ci préfère la retenue.
Cette retenue se retrouve ailleurs. Acid Rain fait entrer une pluie toxique dans le décor, presque une image de science-fiction, pour parler d’un monde dévasté où l’amour resterait une issue. Jupiter déplace l’exil dans l’espace, comme si la fuite n’avait plus de sol disponible. Il pleut du vide choisit la solitude et l’échappée cosmique, avec une douceur qui ne gomme pas le chaos mais le contourne. Le disque dit le monde de biais. C’est souvent plus juste que de le commenter de face. On y entend une inquiétude politique, oui, mais passée par le rêve, le mythe et les images mentales. Pas besoin de panneau lumineux.
Une fabrication précise, loin du flou “onirique”
Sur le plan de la fabrication, Nuit 566 n’est pas un brouillard improvisé. Fiona Sanjabi compose et écrit avec Martin Mahieu, qui tient une place centrale dans les arrangements. Le projet a aussi été enregistré à Paris, selon les informations de présentation disponibles, puis réalisé et mixé par Jeff Delort. Les crédits visibles sur les singles et dans les présentations du projet reviennent avec une certaine constance. Ils dessinent un disque très construit, où l’effet de flottement vient d’un travail d’architecture, pas d’une vague brume d’ambiance. Il fallait le rappeler. “Onirique” sert trop souvent à cacher qu’il ne se passe pas grand-chose. Ici, il se passe quelque chose.
Le programme présenté à la Philharmonie de Paris en octobre 2025 permet d’ailleurs de voir la matrice du disque. On y retrouve plusieurs titres de Nuit 566 déjà articulés à des récits, à des arrangements collectifs et à une circulation entre langues et imaginaires. La scène n’arrive donc pas après le disque comme un simple service après-vente. Elle fait partie du projet. Les Nuits d’Infini, annoncé au Théâtre Marigny, prolonge cette logique visuelle et narrative. Chez Fiona Sanjabi, la chanson ne s’arrête pas au format audio. Elle cherche la lumière, les corps, la diction, les images. Ça peut sembler ambitieux. Ça l’est. Mais pour une fois, le mot n’est pas creux.
Ce que Nuit 566 laisse derrière lui
Ce qui reste, après écoute, c’est une sensation d’espace. Pas le grand large triomphal. Plutôt une chambre qui s’ouvre sur plusieurs nuits à la fois. Le disque avance entre amour perdu, désir d’ailleurs, solitude numérique, visions cosmiques et mémoire persane, sans jamais découper tout cela en thèmes bien sages. L’inconnu apporte même une torsion plus légère, presque drôle, autour d’une rencontre née sur écran. Respire-moi brouille encore les repères entre chair réelle et fantasme d’avatar. Le disque sait donc déplacer sa gravité. Il ne reste pas coincé dans la plainte noble, ce qui lui évite de se figer en posture.
Reste une ambiguïté, et elle est intéressante. Nuit 566 cultive un imaginaire très travaillé, très cohérent, parfois au risque de lisser le choc. Certaines chansons semblent préférer l’enveloppement au heurt. C’est un choix. Pas un défaut automatique. Dans un moment saturé de commentaires, Fiona Sanjabi choisit le conte, la sensation, le déplacement. Elle n’éteint pas le monde. Elle baisse juste la lumière pour qu’on voie autre chose. Au fond, Nuit 566 agit comme un refuge qui n’oublie pas d’où vient la fêlure. Et cette fêlure-là continue de vibrer après la dernière note.
Fiona Sanjabi : Nuit 566 (Sanja planet) – Sortie le 20 mars 2026






