Stories from the City, Stories from the Sea sort le 23 octobre 2000. Cinquième album de PJ Harvey, le disque est enregistré au printemps 2000 à Great Linford Manor, dans le Buckinghamshire, avec Rob Ellis et Mick Harvey, puis porté par des titres comme “Good Fortune”, “A Place Called Home”, “This Is Love” et “This Mess We’re In”, avec Thom Yorke. Il marque un changement net dans son œuvre : moins de brume noire, plus d’élan, plus de lumière, mais une lumière de ville, jamais propre par définition. Le disque gagnera le Mercury Prize en 2001 et recevra aussi deux nominations aux Grammy Awards. Ouais. Elle est comme ça, PJ.
Le choc d’entrée
Dès “Big Exit”, l’album avance comme une portière claquée. Il y a du bruit, mais du bruit cadré. La guitare pousse droit, la batterie tient l’axe, la voix coupe l’air sans théâtraliser. PJ Harvey ne cherche pas ici la pénombre sacrée que beaucoup aiment lui coller comme une étiquette pratique. Elle entre dans la circulation. Elle prend la vitesse, les néons, les chambres d’hôtel, le désir qui cogne contre les vitres. Le titre de l’album dit la ville et la mer, l’étouffement et l’ouverture dans la même phrase.
Ce qui frappe, c’est la manière dont cette poussée reste inquiète. Les refrains ouvrent, mais les coins restent tranchants. “Good Fortune” a le mouvement d’une échappée, pourtant rien n’y ressemble à une détente complète. “You Said Something” avance avec une douceur presque domestique, puis laisse passer un courant d’air moins tranquille. “This Is Love” transforme le désir en moteur, pas en coussin. On a souvent parlé d’un disque plus pop. C’est vrai, à condition de ne pas confondre pop et politesse.
New York, sans carte postale
Le disque a beaucoup à voir avec New York, et cela s’entend sans devoir souligner chaque coin de rue au feutre rouge. Des sources biographiques et critiques rappellent que PJ Harvey a écrit autour de séjours à New York, Paris et dans le Dorset, et que l’album est lié à une attraction très nette pour New York. Mais il ne s’agit pas d’un album touristique. Rien n’y vend la skyline. Ce qui compte, c’est la sensation d’être prise dans une ville qui accélère les gestes et dérègle les nerfs. La ville devient une machine à rendre les corps plus vifs et plus seuls. C’est moins un décor qu’un régime de tension.
L’enregistrement, lui, reste anglais jusque dans son adresse. Great Linford Manor, mars et avril 2000. Un vieux lieu pour fabriquer un disque qui regarde vers l’asphalte, ce léger décalage lui va bien. PJ Harvey, Rob Ellis et Mick Harvey produisent l’ensemble, Head s’occupe de la prise, Victor Van Vugt du mix. Le son tient justement sur cette contradiction. Il est net, presque large, mais jamais lisse. Le vêtement a changé, pas l’ossature.
La bascule publique
La bascule passe par les chansons, mais aussi par l’image. Le disque aligne des singles incontournables, ce qui n’est pas un détail dans une discographie longtemps reçue comme plus rétive aux formats d’appel. “Good Fortune”, “A Place Called Home” et “This Is Love” installent une façade plus frontale. La vidéo de “Good Fortune”, tournée de nuit dans les rues de Londres sous la direction de Sophie Muller, ajoute cette idée d’élan urbain, presque physique. On marche, on court, on tient la ligne, et surtout, on ne demande rien. L’album accepte la circulation publique sans perdre son point de morsure.
Puis il y a “This Mess We’re In”. Thom Yorke de Radiohead (et oui, nous avons aussi le cocktail basé sur OK Computer dans notre carte…) y apparaît, et sa présence ne sert pas de gadget de prestige, ce vieux réflexe de l’industrie quand elle veut faire croire à l’événement. Sa voix ajoute de la distance, presque une buée. Le morceau regarde New York sans l’embrasser franchement. Cette tension a compté dans la réception du disque, comme a compté le Mercury Prize de 2001, remporté le 11 septembre alors que PJ Harvey se trouvait à Washington. Une date pareille reprogramme forcément l’écoute. Même quand le disque parle d’amour, l’air autour devient plus lourd.
Le cocktail : lumière sale
Le passage au verre doit garder cette poussée nette et cette inquiétude fine. Pas un cocktail noir pour faire sérieux. Pas une douceur rose pour singer la ville la nuit. Il faut quelque chose de tendu, mobile, brillant en surface, avec un fond plus sec qui revient après coup. Le nom peut tenir en deux mots : Dirty light. C’est un verre pour un disque qui prend la lumière sans devenir docile. Il garde du grain sous les ongles.
Dans le shaker, on met 45 ml de rye whiskey, 20 ml de vermouth dry, 20 ml de jus de pamplemousse rose, 10 ml de marasquin et 5 ml de sirop de miel salé. On secoue très froid avec de gros glaçons, puis on filtre dans une coupe bien glacée. Au-dessus, un large zeste de citron, simplement pressé, pas décoratif, presque sec. Le rye donne l’axe et la brûlure contenue. Le vermouth ouvre l’air. Le pamplemousse amène la lumière, mais une lumière amère, donc crédible. Le marasquin fait croire une seconde au confort avant de se retirer. Le miel salé, lui, laisse la trace urbaine, pas la caresse.
Boire le disque
Ce verre marche au moment où l’album cesse d’être un départ simple. Pas sur les premières secondes, trop évident. Mieux vaut le prendre quand “This Mess We’re In” arrive, ou juste avant “You Said Something”, quand le disque commence à montrer que son énergie n’a rien d’innocent. La coupe doit être froide, la pièce assez calme, la fenêtre si possible ouverte sur du bruit réel. Pas besoin d’une mise en scène chargée. Ce disque sait faire le travail sans appareil critique posé sur la table comme une lampe de bureau. Il suffit de laisser monter l’écart entre le mouvement du corps et le doute qui reste derrière.
La réussite de Stories from the City, Stories from the Sea tient à cela. Le disque paraît plus direct que les précédents, et pourtant il résiste. Il donne plus vite, mais il ne se livre pas. Le cocktail doit faire pareil. La première gorgée lance, la deuxième trouble, la troisième corrige ce que la première avait laissé croire. Au fond, PJ Harvey ne s’adoucit pas ici. Elle change d’angle. Et cet angle-là, plus lumineux, voit parfois plus cru.






