Mascara qui coule, cheveux en halo, voix traînante : l’image de Robert Smith semble figée depuis quarante ans. Pourtant, derrière l’icône gothique, les témoignages des musiciens et producteurs qui ont travaillé avec lui racontent autre chose : un leader attentif, parfois anxieux, souvent exigeant, mais rarement tyrannique.
On réduit souvent The Cure à une esthétique : noir, romantique, funèbre. En studio, le récit est moins théâtral. Ceux qui ont participé aux enregistrements décrivent un environnement où Robert Smith contrôle la direction artistique, mais laisse circuler les idées. Il compose, réécrit, ajuste les arrangements, puis écoute longuement. La décision finale lui revient, mais elle n’arrive pas sans consultation. Cette centralité n’est pas contestée : elle fait partie du contrat implicite du groupe.
Un leader inquiet mais constant
Les anciens membres du groupe ont souvent parlé d’une personnalité sensible, parfois tourmentée, mais rarement imprévisible dans le travail. Lol Tolhurst, cofondateur du groupe, a décrit dans ses mémoires un Smith absorbé par la musique, capable de se perdre dans les détails sonores pendant des heures. Ce perfectionnisme peut épuiser, mais il ne relève pas de la brutalité. Il tient plutôt d’une inquiétude permanente : la peur que le morceau ne soit pas à la hauteur de l’émotion recherchée.
Même constat du côté de Simon Gallup, bassiste historique. Leur relation a connu des tensions et des ruptures, mais elle repose sur une reconnaissance mutuelle du rôle de chacun. Smith écrit l’ossature ; Gallup apporte la pulsation. Le fonctionnement est hiérarchique, mais stable. Les départs et retours au sein du groupe ont souvent été interprétés comme des drames personnels ; ils ressemblent davantage, vus de l’intérieur, à des frictions structurelles dans un projet dominé par une vision centrale.
Le “Robert time”
Tim Pope, son réalisateur-maison depuis les années 1980, le dit sans poésie inutile : travailler avec Smith, c’est entrer dans « Robert time », un temps qui “ne correspond pas forcément” aux autres horloges. Le point n’est pas la procrastination chic, plutôt une logique interne : Smith avance quand il estime que ça doit avancer, pas quand l’industrie tape du pied. Pope ajoute quelque chose d’assez précieux dans ce milieu : ils ne sont pas “amis” au sens mondain, mais ils ont une relation “très amicale” et “affectueuse”, où Pope peut lui dire ce qu’il pense… et où Smith “aime ça”, même si ça le rend “inconfortable”. On imagine mal meilleure définition d’une collaboration longue : pas de fusion, pas de cour, juste une confiance qui tolère le désaccord.
Cette distance n’empêche pas une forme de chaleur, mais elle arrive en biais. Dans une interview au Guardian, le journaliste note son “charm” très ordinaire, presque “blokeish”, à rebours du mythe gothique. Smith y parle d’archives, de boîtes, de documentaire : pas de grand récit, plutôt un tri maniaque du passé, comme on range un atelier.
Un studio pour sentir, pas pour plaire
La meilleure manière de comprendre s’il est “sympathique” consiste à poser une question moins naïve : est-il lisible au travail ? Le producteur Ross Robinson, qui a co-produit l’album The Cure (2004), raconte un changement simple mais révélateur : d’habitude, dit-il, Smith enregistrait la musique avant d’écrire les paroles, et les autres jouaient “sur une vibe”. Lui voulait l’inverse : les paroles d’abord, pour que tout le monde “le sente” en enregistrant. Il ajoute une phrase presque cruelle, presque drôle : “English people don’t really want to feel that much.” On entend la scène : le producteur américain qui pousse, le groupe qui encaisse, Smith au centre, pas tyrannique, mais focal.
Chez Smith, la difficulté ne vient pas d’une brutalité spectaculaire ; elle vient du tempo, de la durée, de l’obstination à vouloir la bonne prise, le bon climat. Tim Pope, encore, décrit un système où les mails arrivent à des heures impossibles, où les décisions tombent quand Smith décide, point. Ce n’est pas “facile”, mais c’est cohérent. La cohérence, dans une industrie qui change d’avis tous les quinze jours, finit par ressembler à une forme de gentillesse.
Est-il sympathique ? Est-il facile de travailler avec lui ?
La question revient souvent chez les fans, moins chez les collaborateurs. Smith n’est pas décrit comme charismatique au sens expansif. Il parle doucement, hésite parfois en interview, évite les postures d’autorité spectaculaire. En studio, cette réserve devient une forme d’écoute. Les producteurs ayant travaillé avec le groupe évoquent un artiste précis, concentré, capable de changer d’avis, mais pas de changer de cap sans raison. Facile ? Pas toujours. Smith peut revenir sur une décision, prolonger une session, chercher une nuance pendant des heures. Cette exigence demande de la patience. Mais les témoignages ne parlent pas d’humiliation ou d’excès de pouvoir. Le climat semble davantage marqué par une intensité mélancolique que par une domination frontale.
Sur scène, l’image reste celle d’un homme fragile au centre d’un dispositif massif. En coulisses, les récits décrivent quelqu’un de poli, discret, presque timide. La distance qu’il installe n’est pas une stratégie de supériorité : elle ressemble plutôt à une protection. Et puis il y a ce détail qui dit beaucoup sur la manière de se tenir : Smith s’est exposé publiquement sur la question des billets, qualifiant la tarification de “scam” et de “greed”, et racontant ses batailles pour baisser les prix. Ce n’est pas une preuve de douceur. C’est une preuve de principe. Chez lui, la morale passe rarement par les discours ; elle passe par des gestes concrets, parfois agaçants pour les partenaires, souvent rassurants pour le public.
Sous le maquillage et les refrains désabusés, Robert Smith apparaît moins comme une figure sombre que comme un artisan inquiet. La tristesse, chez lui, n’est pas un décor ; c’est un outil de travail. Ceux qui acceptent ce tempo parlent d’une collaboration intense, parfois lente, mais cohérente. Les autres y voient une obstination.
The Cure – Site officiel






