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Paris Fashion Week : Yohji Yamamoto, la politesse du choc

Le 22 janvier 2026, Yohji Yamamoto a présenté à la Paris Fashion Week sa collection homme automne hiver 2026 2027, ce moment étrange où l’on parle déjà “d’hiver 2027” comme si la mode, pour tenir debout, devait toujours se projeter d’une saison au-delà. Le show, lui, n’a rien projeté au sens spectaculaire. Il a imposé une épreuve : deux punching balls suspendus au milieu d’un passage usé, comme si l’obstacle, enfin, avait été matérialisé. Ce que la presse raconte alors tient dans une nuance : ici, la masculinité ne s’affirme pas, elle se révèle dans la manière d’approcher ce qui pend au centre, et donc au centre du regard.

Le décor n’est pas un décor, c’est une consigne. Vogue décrit un runway fatigué, la peinture arrachée, une matière d’usure qui refuse la neutralité du blanc clinique. Et surtout ces deux balles, installées de façon à provoquer un geste, ou à trahir une hésitation : certains les frappent, d’autres les saluent, d’autres encore les effleurent comme on contourne une honte. Numéro Netherlands, en parlant de ring, formule autrement la même chose : l’espace devient une arène non pas de performance mais de réponse, et ce déplacement est crucial. La scénographie fabrique une morale immédiate : on ne “défile” pas, on traverse, et la traversée mesure le rapport au monde, à la violence, à la politesse, à la tendresse, à ce que chacun appelle, faute de mieux, contrôle.

L’armure tendre

La collection s’écrit comme un uniforme qui aurait perdu la certitude de l’uniforme. La presse insiste sur le padding, le long des bras et jusque dans les jambes, qui égalise les corps, leur donne une silhouette commune, puis la remet en jeu par des boutons dits “d’infanterie” capables de reconfigurer le volume. L’imaginaire militaire et mécanique apparaît, mais il ne produit pas une virilité conquérante : il dérive vers l’équipement, la protection, l’endurance. AP, dans sa lecture plus large de la semaine, repère chez Yohji Yamamoto cette manière de faire du vêtement une défense contemporaine, sans triomphe, presque sans posture. Et puis, chez Yamamoto, l’armure est toujours contaminée par la matière du quotidien : flanelles et blanket wools, superpositions lourdes mais vivantes, comme si l’homme qu’il met en scène n’avait pas de cérémonie, seulement une météo intérieure à traverser.

Les détails rapportés par Vogue confirment cette politique du bricolage élevé : corduroy laçé, revers qui se déplacent, une manche noire dont un seul repli s’embrase de fils rouges, non comme emblème mais comme accident. Et cette idée, presque littérale, de l’armure faite de restes : canettes d’aluminium aplaties en gilet ou en chapeau, patchworks en relief, imprimés évoquant des affiches de métro arrachées. La maison raconte ainsi un monde où la protection n’est plus lisse, mais assemblée, marquée, imparfaite, donc plausible.

Une émotion sans bande son

Ce qui frappe, c’est que l’on parlent peu de musique. Ce silence vaut choix esthétique, et peut-être stratégie : au lieu de fabriquer l’émotion par le son, Yamamoto la déplace vers la gravité des matières, le frottement des couches, et surtout vers le micro théâtre des gestes imposés par les punching balls. Dans une saison où tant de défilés cherchent une dramaturgie explicite, le sien semble faire confiance à une dramaturgie physique, presque muette : le montage émotionnel se construit par alternance de retenue et de pulsion, par la façon de toucher ou de frapper, par ce moment où l’on ne peut plus faire semblant de passer sans rencontrer.

Numéro Netherlands insiste sur une esthétique de l’imperfection, du textile qui porte l’usage, le temps, l’inachevé. C’est là que la collection devient hypothèse de futur : pas un futur technologique, mais un futur d’adaptation, où l’élégance se définit comme la capacité à tenir, à se protéger sans s’endurcir, à transformer l’usure en langage. Au bout du couloir, ce qu’il reste n’est pas une image héroïque, mais une question basse et persistante : dans un monde d’obstacles, qu’est-ce qui, dans le geste, fait encore style ?

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