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Vivienne Westwood, le punk taillé dans le tweed

Vivienne Westwood n’a pas simplement habillé le punk. Elle l’a découpé, monté, vendu, puis déplacé vers autre chose, plus tordu, plus savant, plus historique. Née en 1941 et morte à Londres le 29 décembre 2022, la créatrice britannique reste l’une des rares figures capables de faire tenir dans la même silhouette la rue, le costume du XVIIIe siècle et une humeur de sabotage.

King’s Road, le point de départ

Au début des années 70, il y a Londres, 430 King’s Road, et une boutique qui change de nom comme d’époque mentale. Let It Rock, puis Too Fast To Live Too Young To Die, puis Sex, puis Seditionaries, avant Worlds End. Vivienne Westwood y travaille avec Malcolm McLaren, futur manager des New York Dolls et des Sex Pistols, coupe, coud, transforme, détourne. Le lieu n’est pas un simple magasin. C’est un atelier de signes, un théâtre sec, un point de ralliement pour une jeunesse qui veut se fabriquer un langage sans demander la permission. Le cuir, les zips, les slogans, les pantalons bondage et les références fétichistes n’y arrivent pas comme des accessoires. Ils servent à faire exploser les bonnes manières du vêtement britannique.

On résume souvent Westwood à la “reine du punk”. C’est pratique. C’est aussi un peu court. Le Met rappelle qu’avant même la grande vitrine punk, elle dessinait déjà les vêtements du duo qu’elle formait avec McLaren, et qu’elle venait d’un parcours moins mondain que la légende ne le laisse croire, avec un passage par l’enseignement et une formation artistique abrégée à Harrow. Ce détail compte. Chez elle, le vêtement n’a jamais l’air d’une abstraction de défilé. Il garde quelque chose de manuel, de bricolé avec précision, comme si la couture devait encore prouver qu’elle sait vivre hors salon. La révolte, chez Westwood, passe toujours par les mains. Pas seulement par le slogan.

Du punk au costume historique

Le vrai tournant arrive quand Westwood cesse d’être seulement la costumière d’un désordre et devient une lectrice acharnée de l’histoire du vêtement. La collection Pirate, en 1981, sa première présentée sur podium avec McLaren, ouvre cette bascule. Le punk ne disparaît pas. Il change de terrain. Les épaules, les bottes, les volumes et les tissus commencent à regarder vers les portraits anciens, les siècles passés, les traditions britanniques, les coupes militaires, les silhouettes aristocratiques. Westwood ne copie pas l’histoire. Elle la démonte, puis la remet en circulation avec un sourire de travers. Chez elle, le passé n’est jamais sage.

Cette méthode devient flagrante avec Mini-Crini en 1985. Le V&A y voit une collection décisive, celle d’un “cardinal change”, selon les mots attribués à Westwood, vers le tailoring et les vêtements qui épousent davantage le corps. La crinoline victorienne y est raccourcie, comprimée, rendue presque insolente. Le vêtement ancien cesse d’être une citation décorative. Il devient une machine à déplacer la silhouette contemporaine. C’est là que Westwood devient pleinement Westwood : une créatrice qui peut faire tenir un corset, une jupe cloche, une chaussure impossible et une blague sexuelle dans la même phrase visuelle. Peu de stylistes ont autant travaillé la coupe tout en gardant l’air de saboter leur propre discipline.

Une maison contre l’ordre établi

Dans les années 1990, l’institution finit par suivre, avec un léger retard, ce qui est sa manière habituelle de comprendre. Le V&A rappelle qu’elle reçoit les distinctions de Womenswear Designer of the Year en 1990 et 1991, avant d’être décorée OBE en 1992. La scène est connue, presque trop, avec cette robe tournée dans la cour de Buckingham Palace et l’image qui a fait le tour du monde. Le détail amuse parce qu’il résume bien le personnage. Même lorsque l’establishment l’invite, Westwood arrive avec une épingle dans la manche. L’acceptation officielle n’efface rien de son goût du heurt. Elle l’encadre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

La suite ne ressemble pas à une retraite décorative. Andreas Kronthaler, rencontré à la fin des années 1980 puis devenu son mari et son partenaire de création, accompagne cette seconde vie de la maison. Westwood reste associée à ses corsets, à son tailoring, à son goût des tartans, à l’orbite devenue emblème, mais aussi à une parole politique de plus en plus visible. Son site officiel et plusieurs hommages rappellent combien elle liait mode, climat, droits civiques et causes qu’elle soutenait publiquement. Elle meurt à Clapham, à Londres, en décembre 2022, à 81 ans. Ce qui reste, au-delà des archives et des podiums, tient dans une idée assez simple : chez Vivienne Westwood, le vêtement ne servait jamais seulement à être porté. Il devait contredire la pièce, déplacer le corps, et déranger un peu la conversation.

Le style Westwood, ou la contradiction tenue debout

Ce qui frappe encore, c’est la densité physique de ses vêtements. Les corsets serrent, les chaussures montent haut, les jupes prennent de l’air, les tissus racontent plusieurs siècles à la fois. On voit le bois, la plateforme, le tartan, la soie, les perles fausses, les drapés qui ont l’air de sortir d’un tableau anglais avant de finir dans la rue. Westwood travaillait la silhouette comme un argument. Rien de neutre, rien de simplement flatteur. Même ses robes les plus célèbres gardent une petite cruauté de coupe, une tension dans la ligne, une manière de refuser la politesse du “joli”. C’est sans doute pour cela qu’elles vieillissent mieux que beaucoup de gestes plus lisses.

On peut toujours discuter l’ampleur exacte de son héritage. Les musées, eux, ne discutent plus vraiment le fait qu’elle a déplacé l’histoire de la mode britannique. Le Met la relie à l’héritage postmoderne du punk. Le V&A insiste sur sa manière de faire entrer le passé dans le présent sans nostalgie. Les hommages de 2022 ont rappelé une figure souvent décrite comme dissidente, mais il faut ajouter ceci : Westwood était aussi une immense technicienne. Sous le vacarme, il y avait la coupe. Sous la provocation, il y avait la construction. Et sous le mythe, chose rare, il reste encore du tissu, du vrai.


Vivienne Westwood : Site officiel

Sources :