Spirit of Eden, quatrième album de Talk Talk, sort le 18 septembre 1988 chez Parlophone. Enregistré entre mai 1987 et mars 1988 au Wessex Sound de Londres, il marque une coupure nette avec la pop plus lisible des débuts du groupe. Le disque reste central parce qu’il transforme le silence, l’attente et la matière sonore en sujet principal. Pour Smells like cocktail spirit, le choix de cette recette de cocktail tient là : peu d’effets, beaucoup de tension, et un passage naturel de l’écoute au goût.
Le noir, puis l’air
Au départ, il y a un groupe que le grand public a rangé trop vite. Talk Talk venait des classements, des refrains bien tenus, d’une new wave anglaise qui savait encore passer à la radio. Puis quelque chose se déplace. Avec The Colour of Spring, le cadre s’élargit déjà. Avec Spirit of Eden, il saute. Le disque ne cherche plus à convaincre vite. Il avance par nappes, frottements, coups de lumière et arrêts brusques. Ce n’est pas une sortie de route. C’est une méthode.
L’enregistrement nourrit cette impression physique. Les sessions ont lieu au Wessex Sound de Londres sur une longue période, du 11 mai 1987 au 11 mars 1988. Les sources disponibles décrivent un travail fait d’improvisations longues, ensuite découpées et reconstruites avec minutie. L’image du studio plongé dans une lumière minimale revient souvent dans les récits autour du disque. Elle a fini par devenir une petite légende, mais le fond, lui, tient : spontanéité d’abord, montage ensuite. Le paradoxe est là, sec comme un claquement de porte. Une musique qui semble flotter a demandé une discipline féroce.
Un disque qui refuse le commerce poli
Ce qui frappe d’abord, c’est l’espace. Pas l’espace “ambiant” vendu en rayon bien-être. Un espace sous pression, traversé par le souffle, l’orgue, les guitares en échardes, les montées qui n’explosent pas toujours là où on les attend. La critique a ensuite collé au disque l’étiquette post-rock. Elle n’est pas absurde. Elle est juste un peu tardive, comme souvent. En 1988, l’affaire paraît surtout peu commode pour une maison de disques qui attend des repères plus sages. Le disque est beau, oui, mais d’une beauté qui ne rend aucun service au service marketing.
La réception, à l’époque, reste d’ailleurs partagée. Spirit of Eden entre dans les charts britanniques et atteint la 19e place, mais il ne joue pas dans la même catégorie commerciale que ce qui l’a précédé. Le single I Believe in You sort bien en septembre 1988, sans entrer dans le Top 75 britannique. Il y a aussi un clip dirigé par Tim Pope, que Mark Hollis jugera ensuite comme une erreur. Le groupe ne tourne pas pour défendre l’album, et Hollis expliquera en substance que figer sur scène une musique née de la spontanéité lui semblait en trahir le principe. Pas de grande messe, donc. Juste un disque laissé seul face à l’époque.
Le cocktail : retenir plutôt qu’ajouter
Pour ce disque, un cocktail bavard serait une faute simple. Pas de fumée de théâtre, pas de sirop sentimental, pas de couleur destinée à faire la photo avant de faire le goût. Il faut un verre droit, pâle, un peu trouble à la lumière, qui s’ouvre lentement et garde une zone d’ombre. Le nom tient en peu de mots : Après les murs. Dans un verre à mélange rempli de glace, verser 45 ml de gin sec, 20 ml de fino sherry, 15 ml de vermouth dry, 5 ml de liqueur de sureau et 1 trait de bitters au céleri. Remuer longtemps, filtrer dans une coupe très froide, puis exprimer un zeste de citron au-dessus du verre sans le laisser tomber dedans. Le citron donne la ligne. Le sherry apporte la poussière noble. Le céleri glisse une note verte, presque austère, qui empêche le confort de s’installer.
Le geste compte autant que la recette. On remue, on ne secoue pas. On laisse l’eau entrer un peu, comme le disque laisse entrer l’air entre deux masses sonores. Le premier contact est propre, presque trop calme. Puis viennent le sel léger du fino, le végétal, une amertume discrète qui s’allonge sans hausser le ton. C’est un cocktail qui ne cherche pas l’effet immédiat. Il demande un peu de patience et rend la politesse avec retard. À boire au début du soir, avec la pièce-titre ou The Rainbow, quand la lumière baisse et que la pièce devient enfin plus grande que les objets.
Ce que le verre garde du disque
Il reste une ambiguïté utile, et c’est elle qui sauve le projet de la décoration. Spirit of Eden est souvent raconté comme un disque de pureté. Le mot est pratique, donc suspect. La musique n’est pas pure, elle est traversée de doutes, de frottements, de bruits, de tensions entre lâcher-prise et contrôle absolu. Le cocktail doit garder cette contradiction. Il doit sembler simple, puis se raidir. Il doit offrir une entrée claire, puis un fond plus difficile à nommer. Ce n’est pas un verre de consolation. C’est un verre qui écoute mal les consignes.
C’est aussi pour cela que le disque tient encore. Non pas parce qu’il serait un monument qu’il faudrait saluer de loin, mais parce qu’il résiste encore aux usages rapides. Sa réputation critique a grandi avec le temps, au point d’en faire une balise pour toute une partie de la musique venue après. Très bien. Mais le plus intéressant reste plus concret. Une voix, des souffles, des vides, quelques attaques franches, et cette sensation rare qu’un album retire de la matière au lieu d’en empiler. Le cocktail, lui, finit de la même façon : moins plein qu’au départ, mais plus présent.
Talk Talk : Spirit of Eden (Parlophone records) – Sortie le 18 septembre 1988






