Il aurait eu aujourd’hui 80 ans aujourd’hui. Syd Barrett reste l’une des figures les plus insaisissables de la musique britannique : fondateur de Pink Floyd, inventeur d’un langage psychédélique singulier, artiste incandescent dont l’ombre plane encore sur la pop contemporaine.
« I’m full of dust and guitars. » — Syd Barrett, entretien, début des années 1970.
Origines, formation, premiers gestes
Cambridge, début des années 1960. Roger Keith Barrett naît le 8 janvier 1946 dans une ville universitaire tranquille, loin des secousses de Londres. Très tôt, la musique et la peinture s’imposent comme des refuges. Il étudie l’art, dessine, joue de la guitare, écoute du blues et du rhythm and blues américains. Le surnom de « Syd », emprunté à un contrebassiste de jazz local, devient rapidement son identité artistique.
Dans cette Angleterre d’après-guerre encore rigide, Barrett appartient à une génération qui cherche des issues. À Cambridge, il rencontre Roger Waters, Nick Mason et Richard Wright. Ensemble, ils bricolent un groupe qui deviendra bientôt Pink Floyd — une formation encore informe, mais déjà traversée par une ambition expérimentale. Barrett, guitariste et principal compositeur, en devient le moteur créatif.
Ses premières chansons tranchent avec le rock britannique de l’époque. Là où beaucoup regardent vers le blues orthodoxe, lui introduit des récits absurdes, enfantins en apparence, mais chargés de sous-textes. Arnold Layne, See Emily Play : des titres courts, étranges, immédiatement mémorables. Dès 1967, Pink Floyd est propulsé au centre du swinging London, scène psychédélique où l’image compte autant que le son.
Construction du langage / esthétique / vision
Le style de Syd Barrett est identifiable. À la guitare, il privilégie les textures aux démonstrations : slides, distorsions abrasives, accords suspendus. Il joue avec les silences, les accidents, accepte la dissonance comme matière poétique. Sur scène, il semble parfois ailleurs, mais son jeu ouvre des espaces sonores inédits. Son écriture, elle, puise dans Lewis Carroll, les comptines anglaises, la poésie surréaliste. The Piper at the Gates of Dawn (1967), premier album de Pink Floyd, reste l’expression la plus accomplie de cette vision. Barrett y construit un univers à part, où l’enfance, la science-fiction et la dérive mentale coexistent sans hiérarchie. L’album n’est pas seulement psychédélique : il est profondément britannique, presque pastoral dans certains morceaux.
Mais cette singularité a un coût. À mesure que le succès grandit, Barrett se replie. Sa consommation de LSD, combinée à une fragilité psychique déjà présente, rend son comportement imprévisible. En studio comme sur scène, il devient difficile à suivre. En 1968, David Gilmour est recruté pour l’épauler, puis le remplacer. La rupture est brutale mais inévitable : Syd Barrett quitte Pink Floyd.
Sa carrière solo débute dans un climat de confusion. The Madcap Laughs (1970) et Barrett (1970) témoignent d’un talent toujours vif, mais instable. Les chansons sont parfois inachevées, les prises vocales fragiles, presque douloureuses. Pourtant, des titres comme Octopus ou Baby Lemonade confirment la puissance de son écriture : une pop décalée, mélodique, qui refuse toute normalisation. Progressivement, Barrett se retire. Il enregistre peu, parle rarement à la presse, retourne vivre à Cambridge. Il peint, jardine, s’éloigne du monde musical. Contrairement au mythe romantique du génie brisé, son retrait n’est pas spectaculaire : il est silencieux, presque ordinaire. Et c’est peut-être là que réside sa radicalité.
Drogues, psychédélisme et effondrement : une lecture nécessairement nuancée
La question de la consommation de drogues de Syd Barrett est centrale, mais elle est aussi l’une des plus mal racontées. L’histoire populaire a longtemps résumé sa trajectoire à une « overdose de LSD », comme si un événement unique avait suffi à briser un génie. La réalité est plus complexe et plus inconfortable. Barrett consomme du LSD de manière régulière à partir de 1966, à une époque où la substance circule librement dans les milieux artistiques londoniens. Elle est alors perçue non comme une drogue dangereuse, mais comme un outil d’expansion créative, presque spirituel. Dans l’entourage de Pink Floyd, l’acide est omniprésent : concerts immersifs, projections liquides, improvisations longues. Barrett, déjà fragile psychiquement, y adhère pleinement, peut-être trop.
Contrairement à une idée largement répandue, aucune overdose médicale documentée de LSD n’a jamais été confirmée dans son cas. Le LSD ne provoque d’ailleurs pas d’overdose létale au sens pharmacologique du terme. Ce que vivent Barrett et ses proches relève davantage d’une consommation excessive et répétée, combinée à une vulnérabilité mentale préexistante. Plusieurs témoins évoquent des prises quotidiennes, parfois multiples, sur de longues périodes, un usage extrême, même dans le contexte psychédélique des années 1960.
Les effets sont progressifs mais visibles. Sur scène, Barrett peut rester immobile, gratter une seule corde pendant tout un concert, ou refuser de jouer. En studio, il devient imprévisible : brillant un jour, absent le lendemain. Les témoignages parlent de regards vides, de rires inappropriés, de silences prolongés. L’homme qui écrivait des chansons d’une précision mélodique redoutable semble se dissoudre dans ses propres expériences. La drogue n’explique pas tout, mais elle agit comme un accélérateur de désorganisation psychique. Les médecins et biographes évoquent aujourd’hui des troubles mentaux non diagnostiqués à l’époque, peut-être un trouble schizophrénique ou schizo-affectif, que le LSD aurait aggravés. Dans les années 1960, ces pathologies sont mal comprises, mal accompagnées, souvent niées dans les milieux artistiques, où l’excentricité est valorisée jusqu’à devenir dangereuse.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’absence totale de cadre protecteur. Le succès est immédiat, la pression constante, les tournées incessantes. Barrett est à la fois leader créatif, icône médiatique et cobaye psychédélique. Lorsque son comportement devient ingérable, la solution trouvée par le groupe n’est pas thérapeutique mais pragmatique : continuer sans lui. Son remplacement progressif par David Gilmour se fait sans confrontation directe, presque en silence.
Après son éviction de Pink Floyd, Barrett continue à consommer de manière plus sporadique, mais le mal est fait. Les sessions de ses albums solo montrent un homme encore capable de fulgurances, mais incapable de maintenir une structure. Rapidement, il cesse toute expérimentation chimique, selon plusieurs proches, et se replie à Cambridge. La drogue disparaît de sa vie, mais les séquelles demeurent.
Réduire Syd Barrett à une « victime du LSD » est donc une simplification paresseuse. La substance n’est ni une excuse totale, ni une cause unique. Elle révèle plutôt une époque — celle d’une foi aveugle dans la liberté psychédélique — et une industrie incapable de protéger ses artistes les plus vulnérables. Barrett n’a pas seulement été dépassé par la drogue : il a été laissé seul face à ses fractures.
Influence, impact, position dans l’époque
L’influence de Syd Barrett dépasse largement la brièveté de sa carrière. Pink Floyd, même après son départ, reste hanté par sa figure. Shine On You Crazy Diamond ou Wish You Were Here lui sont explicitement dédiés : hommages ambigus, entre culpabilité et admiration. Barrett devient une absence fondatrice, un point de fuite émotionnel dans l’œuvre du groupe.
Au-delà de Pink Floyd, son impact est générationnel. Des artistes aussi divers que David Bowie, Brian Eno ou plus tard des groupes indie britanniques revendiquent son héritage. Barrett a ouvert la voie à une pop expérimentale où la vulnérabilité n’est pas un défaut, mais un langage. Il a montré qu’on pouvait écrire des chansons simples en apparence, mais profondément déstabilisantes. Dans l’époque contemporaine, son image a été souvent figée : celle du musicien génial détruit par la drogue. Une lecture réductrice. Barrett n’est pas seulement une victime ; il est aussi un artiste qui a refusé les compromis. Là où l’industrie attendait une continuité, il a choisi la rupture. Là où le public voulait une icône, il a opposé le retrait.
Son influence se mesure moins en citations directes qu’en attitudes : le droit à l’étrangeté, le refus de la performance permanente, la possibilité de disparaître.







