Photographe, directeur artistique, designer, Hedi Slimane occupe une place singulière dans la culture contemporaine. Central dans la redéfinition de la silhouette masculine au tournant des années 2000, il a imposé une grammaire visuelle, une discipline de travail et un rapport au contrôle qui continuent d’irriguer la mode actuelle. Mais derrière l’image d’un créateur réputé secret et intransigeant, que racontent ceux qui l’ont réellement côtoyé ?
Hedi Slimane n’a jamais cherché la proximité médiatique. Dans plusieurs entretiens, il a expliqué son refus de la surexposition et sa méfiance envers le commentaire permanent, préférant laisser les images, les vêtements et les archives parler à sa place. Cette distance, souvent interprétée comme de la froideur, apparaît chez ses collaborateurs moins comme un trait de caractère que comme une méthode de travail clairement assumée.
Une rigueur revendiquée
Chez Dior Homme, puis chez Saint Laurent et Celine, Slimane impose un contrôle quasi total sur l’image : casting, musique, scénographie, photographie, communication. La journaliste Suzy Menkes a régulièrement décrit son approche comme une vision globale, presque architecturale, soulignant la constance de son langage visuel et son refus de la dispersion. Pour Menkes, Slimane ne construit pas des collections isolées, mais un système cohérent, parfois clivant, toujours lisible.
Cette exigence a marqué durablement ses pairs. Karl Lagerfeld, dans une interview devenue emblématique, expliquait avoir perdu du poids pour pouvoir porter les costumes Dior Homme dessinés par Slimane. Au-delà de l’anecdote, Lagerfeld y voyait la preuve qu’une silhouette pouvait transformer le rapport au corps, à la discipline et au pouvoir vestimentaire. Des assistants et collaborateurs, cités dans Business of Fashion ou WWD, décrivent un environnement de travail silencieux, structuré, extrêmement précis. Slimane parle peu, corrige par le détail, observe longuement. « Tout est cadré », résumait l’un d’eux, « mais jamais flou ». Le rapport humain passe par le cadre, non par la familiarité.
Était-il sympathique ? Était-il facile de travailler avec lui ?
La question de la sympathie revient fréquemment lorsqu’il est question de Slimane, mais elle est rarement formulée ainsi par ceux qui ont travaillé avec lui. Les témoignages dessinent une distinction nette : Slimane n’est pas décrit comme chaleureux ou expansif, mais comme constant, prévisible et extrêmement clair dans ses attentes. Plusieurs collaborateurs interrogés dans la presse spécialisée évoquent un cadre exigeant, parfois éprouvant, mais rarement chaotique. « On sait exactement ce qu’il veut », expliquait l’un d’eux. Cette clarté est perçue par certains comme une forme de respect : pas de promesses vagues, pas de discours inutile, peu d’affect, mais un cadre net. Pour ceux qui attendent une relation fondée sur la convivialité ou l’encouragement verbal, le travail peut s’avérer difficile. Pour d’autres, cette absence de familiarité rend au contraire la collaboration lisible et stable.
Des mannequins et musiciens photographiés par Slimane décrivent une expérience calme, parfois silencieuse, mais jamais brutale. Il dirige peu par la parole. « Il n’élève jamais la voix », notait un collaborateur cité par The Guardian, « mais tout est cadré ». Là encore, la sympathie n’est pas le bon critère : ce qui revient, c’est la discipline.
Même ses relations professionnelles les plus visibles reposaient davantage sur l’admiration intellectuelle que sur l’affect. Lagerfeld parlait de Slimane avec respect pour sa rigueur et son intelligence formelle, non pour une proximité personnelle. Travailler avec lui supposait d’accepter un cadre strict, une forte exigence et une absence de familiarité. Ceux qui s’y reconnaissaient parlaient d’une collaboration cohérente, parfois dure, mais stable ; les autres s’en éloignaient.
Le regard avant la parole
Photographe avant tout, Slimane considère l’image comme un langage autonome. Ses séries consacrées aux scènes rock, à la jeunesse californienne ou aux marges culturelles sont conçues comme des archives plus que comme des commentaires. Plusieurs sujets photographiés ont souligné qu’il dirigeait très peu, préférant installer un cadre et laisser les corps exister. L’absence de discours public contraste avec la densité de son travail visuel, comme si toute explication devait passer par la forme.
Sous le masque du créateur silencieux, il n’y a ni récit intime livré à l’industrie ni personnage public soigneusement entretenu. Seulement un rapport frontal au travail, à l’image et au temps long. Slimane ne cherche pas à être aimé ni expliqué. Il construit, archive, répète, affine. Sous le masque, Hedi Slimane apparaît moins comme une énigme que comme un système : exigeant, fermé, parfois inconfortable, mais parfaitement lisible pour qui accepte d’en suivre les règles.







