Rana Plaza, 24 avril 2013, Savar, près de Dacca. Un immeuble de confection s’effondre et la mode se retrouve à hauteur de gravats, loin des podiums. Le bilan officiellement établi atteint 1 134 morts et environ 2 500 blessés. Dans les décombres, des étiquettes relient brutalement l’atelier aux marques, le béton au coton, le silence au communiqué. L’épisode force une industrie à regarder sa chaîne plutôt que ses images… et montre, au passage, comment la compassion se met à circuler dès qu’une photo circule.
La chaîne, vue du sol
Le matin, Savar n’a rien d’un décor. C’est un quartier de travail, des rues pleines trop tôt, une fatigue qui a l’habitude. Puis un bâtiment cède. D’un coup, la couture cesse d’être un mot doux : elle devient une question de murs, de charges, de sorties de secours. La poussière avale tout et, dans le même geste, fabrique une scène mondiale. Dans cette poussière, ce qui remonte n’est pas seulement la douleur. Ce sont des preuves minuscules. Des morceaux de tissu, des étiquettes, des tags d’inventaire. La preuve n’a pas la forme d’un rapport, elle a la forme d’un rectangle cousu, conçu pour survivre au lavage, pas à l’effondrement. Ce détail-là fait mal parce qu’il est simple : il relie sans expliquer, il accuse sans phrase.
Alors la parole s’active. La Clean Clothes Campaign documente ce moment où la sous-traitance, d’ordinaire si commode, devient une ligne de défense répétée, puis fissurée, puis réécrite. On “n’était pas au courant”, on “n’était pas fournisseur direct”, on “allait vérifier”. La tragédie met les marques au pied du mur, et le mur, lui, n’est plus là.
La presse s’empare de l’image parce qu’elle est lisible et brutale. Un immeuble effondré tient dans un cadre. Le risque, c’est que tout finisse par tenir dans un cadre aussi : la chaîne réduite à un symbole, la réparation réduite à une formule.
Quand la sécurité devient un texte
Moins d’un mois après, le 15 mai 2013, un autre objet entre dans l’histoire : un document. L’Accord sur la sécurité incendie et des bâtiments au Bangladesh est signé, présenté comme juridiquement contraignant, pensé pour organiser inspections, travaux, responsabilités. Le papier, cette fois, n’est pas un décor : il tente de peser sur le réel, sur les portes, les escaliers, les fissures. La bascule est là, discrète et décisive. On passe de la photographie qui choque à la page qui engage. Le drame quitte la poussière pour entrer dans des salles, des négociations, des signatures. La mode découvre qu’une indignation peut devenir une procédure, et qu’une procédure peut devenir un coût. Ce n’est pas une conversion morale, c’est un changement de gravité.
Dix ans plus tard, la réception continue de se fabriquer. The Guardian, en 2023, revient aux survivants et à ce que l’image initiale ne disait pas : les corps qui ne se réparent pas, l’impossibilité de reprendre un travail, la durée comme deuxième catastrophe. L’événement ne disparaît pas ; il change de support, il revient par vagues, au rythme des anniversaires et des bilans.
Même l’Accord laisse des traces d’un autre ordre. La Permanent Court of Arbitration mentionne des procédures d’arbitrage liées à cet instrument, signe qu’une promesse, dans ce secteur, finit parfois par avoir besoin d’un juge pour rester audible.
L’après, sans flash
Il y a aussi l’argent, cet autre langage. L’Organisation internationale du travail explique qu’un schéma de compensation a permis de réunir, en 2015, les fonds nécessaires pour effectuer les paiements finaux aux victimes et aux familles. Le Rana Plaza Donors Trust Fund, mis en place sous son égide, rappelle une évidence pas du tout photogénique : transformer l’émotion en réparation exige une caisse, des montants, des échéances.
Reste une trace plus ambiguë, plus durable. Rana Plaza a forcé des dispositifs, oui. Il a aussi appris aux marques à occuper l’espace du “responsable”, à répondre vite, à produire une langue prête pour les crises. La compassion devient alors un matériau de communication : pas forcément cynique, mais immédiatement exploitable, emballé, répétable. Et l’image revient, obstinée, presque pauvre : une étiquette lisible dans un monde illisible. Ce petit rectangle cousu résiste mieux que le béton. Dans l’économie des signes, qu’est-ce qui circule le plus longtemps : la mémoire de Savar, ou la capacité du secteur à l’absorber ?
Sources :
- Wikipedia – Rana Plaza collapse – 2013 (mise à jour continue)
- Business & Human Rights Resource Centre – The Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh – 2013
- Clean Clothes Campaign – Rana Plaza – (date non indiquée)
- International Labour Organization (ILO) – Rana Plaza victims’ compensation scheme secures funds needed to make final payments – 2015
- Rana Plaza Arrangement – Rana Plaza Donors Trust Fund – (date non indiquée)
- The Guardian – ‘A nightmare I couldn’t wake up from’: half of Rana Plaza survivors unable to work 10 years after disaster – 28 avril 2023
- Permanent Court of Arbitration – Bangladesh Accord Arbitrations – (date non indiquée)







