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Gorillaz : Pop en écran partagé

Quatre silhouettes dessinées, et derrière, deux vrais artisans qui déplacent les murs. Gorillaz fonctionne comme une rumeur bien montée : on croit voir un “groupe”, on assiste surtout à une méthode. Entre écran et studio, le projet avance par collisions.

Un groupe né d’un refus de face caméra

Au départ, l’idée est presque une pirouette : ne pas se montrer, ou plutôt se montrer autrement. Gorillaz apparaît comme un groupe “virtuel” créé par Damon Albarn et Jamie Hewlett, avec quatre membres fictifs qui prennent la place dans l’imaginaire collectif. On retient 2-D, Murdoc, Noodle, Russel : des gueules, des postures, des histoires, et ce sentiment pratique qu’un dessin peut encaisser ce qu’un groupe classique ne supporte pas toujours. Le décor n’est pas un emballage, c’est un outil : l’image fait barrage, puis elle fait pont. Dans les premières années, la scène se joue souvent derrière des écrans, avec des musiciens physiquement là mais volontairement effacés par les projections. La pop, d’habitude, vend des visages ; ici, elle vend un dispositif, ce qui est d’une politesse rare. Et évidemment, ça n’empêche pas la célébrité : ça la déplace.

Le premier album, Gorillaz, sort en 2001, enregistré sur une période étalée entre la fin des années 1990 et 2000, et “Clint Eastwood” sert de clé d’entrée. Le morceau a ce mélange de nonchalance et de précision qui devient une signature : une boucle qui insiste, une voix qui glisse, une énergie sans muscles apparents. Le “groupe” se fabrique déjà comme un studio à géométrie variable, et ça se sent dans la musique, dans les trous, dans les collages. Dan the Automator est crédité à la production aux côtés du groupe sur ce disque, ce qui dit le goût de l’assemblage plutôt que la pure performance live. Les personnages, eux, installent une distance : on écoute sans chercher à deviner qui sourit, qui ment, qui fatigue. C’est confortable, et un peu inquiétant, comme une fête où l’hôte a toujours un masque de rechange.

Les albums comme décors, les invités comme foule

Avec Gorillaz, l’invité n’est pas un “feat” décoratif, c’est souvent la charpente d’un morceau. Très vite, la musique ressemble à un carrefour : ça arrive, ça repart, ça laisse une trace. Le projet prend une ampleur particulière avec Demon Days et son tube “Feel Good Inc.”, sorti en 2005, où De La Soul revient comme un rappel à l’ordre au milieu du manège. Là, l’ironie se fait plus sombre, plus tendue, comme si la blague d’un groupe animé cessait d’être une blague. On entend la pop se regarder dans une vitre : séduisante, mais nerveuse, pas totalement fière de ce qu’elle vend. Le contraste fonctionne parce que l’écriture reste simple et que la production empile sans étouffer. C’est aussi l’époque où la “marque Gorillaz” aurait pu se figer ; elle ne le fait pas, elle s’agite. Le groupe devient moins un nom qu’un format.

Puis arrive Plastic Beach en 2010, et là, l’album se présente comme un lieu, presque une carte postale toxique. On parle d’île artificielle, de plastique, de surface, et ça colle trop bien avec un groupe qui vit par écrans interposés. La liste d’invités s’élargit encore, et l’idée de “collectif” devient un montage assumé : on peut faire cohabiter des voix qui, ailleurs, ne se croiseraient jamais. Albarn autoproduit l’album, ce qui renforce cette sensation d’atelier : on imagine des prises qui s’empilent, des essais qui restent, des accidents qu’on garde. Le décor est beau et moche à la fois, ce qui est souvent le bon carburant. Et pendant que les personnages continuent de faire les malins, la musique, elle, parle d’épuisement et de débordement, sans lever le doigt.

Vieillerie futuriste : le retour permanent comme style

Gorillaz a appris un truc utile : disparaître sans vraiment partir. Le projet connaît des pauses, puis revient avec une forme légèrement différente, comme si la seule fidélité possible était la mutation. Humanz arrive en 2017, après plusieurs années sans album studio, et l’idée d’un disque peuplé de voix extérieures redevient centrale. Dans ces périodes-là, on voit mieux le moteur : Gorillaz ne “représente” pas un groupe, il représente une circulation. Le studio devient une gare, les morceaux des wagons, et les personnages, des panneaux lumineux. Le format Song Machine pousse encore ce principe : une série de titres pensés comme des épisodes, avec des invités annoncés au fil de l’eau. Ça ressemble à une émission, mais enregistrée avec de vrais instruments et de vrais nerfs. L’écran n’efface pas le travail, il le met en scène, parfois jusqu’à l’épuisement visuel.

Aujourd’hui, le projet continue à s’écrire dans cette tension entre fiction et logistique. Un nouvel album, The Mountain, est annoncé pour le 27 février 2026 via un nouveau label du groupe, Kong, avec un premier extrait “Happy Dictator” en featuring avec Sparks. Un neuvième album studio de 15 titres, toujours avec Hewlett aux visuels et cette mécanique d’invités comme constellation. Rien de très “groupe de rock”, donc : plutôt un atelier avec des portes battantes. Et c’est peut-être ça, la vraie bizarrerie qui tient : plus le monde réclame des visages, plus Gorillaz insiste avec des personnages. On regarde les dessins, on écoute des humains, et la question reste suspendue, simple : qui est au premier plan, au juste ?


Gorillaz : The Mountain (Kong) – Sortie le 27 février 2026 – Concert le 5 juin 2026 au festival We love green (Paris)

Sources :