Peaches, c’est Merrill Nisker : une Canadienne passée par Toronto, puis Berlin, qui a fabriqué une pop électronique frontale, drôle, parfois brutale. Sa carrière tient sur une idée simple : dire les choses sans les parfumer, et faire de la scène un endroit où le corps n’est pas un décor. Les “moments forts”, chez elle, ce sont des virages de forme, pas des médailles.
Toronto, l’envie de prendre la place
Avant d’être Peaches, il y a une fille de Toronto, née en 1966, qui a longtemps gardé la scène en tête comme un réflexe. Dans une conversation avec Karen O des Yeah Yeah Yeah pour Interview Magazine, elle raconte une jeunesse où l’envie de performer revient comme un tic : danser, chanter, se mettre au centre, tester la réaction des autres. C’est léger dans le ton, mais on comprend vite le truc : l’excès n’arrive pas “plus tard”, il est déjà là. Elle dira aussi avoir été enseignante avant de basculer totalement dans la musique. Ce détail n’explique pas tout, mais il éclaire sa manière de s’adresser au public : phrases nettes, consignes absurdes, humour qui coupe. Elle ne cherche pas à raconter sa vie au micro. Elle cherche à faire bouger la salle.
Et puis il y a ces anecdotes qui reviennent parce qu’elles ressemblent à un autoportrait involontaire : The Guardian la fait parler d’une période à Toronto où elle vivait avec Feist au-dessus d’un sex-shop. Pensée émue pour les voisins. Ce n’est pas un mythe, c’est un décor réel presque trop parfait.
Les disques où tout s’est fixé
Le premier grand jalon, c’est The Teaches of Peaches (2000). Un son sec, des mots crus, et ce morceau qui colle à la peau, “Fuck the Pain Away”, devenu sa porte d’entrée la plus connue. On a souvent parlé d’électroclash, mais ce qui compte surtout, c’est la manière : elle écrit comme on tranche, en gardant le rire très près de la mâchoire. Trois ans plus tard, Fatherfucker (2003) élargit la palette : plus de rock, plus de collisions, et un duo avec Iggy Pop sur “Kick It” qui ressemble à une poignée de main entre deux spécialistes de la provocation utile. The Guardian en parlait à l’époque en notant ce mélange de rimes deadpan et d’électro garage, “throwaway fun” mais précis dans l’attaque.
En 2006, Impeach My Bush arrive avec un casting d’invités qui dit aussi la place qu’elle a prise : Joan Jett, Beth Ditto, Josh Homme, et d’autres. L’album continue son obsession de la sexualité et du pouvoir, mais avec une énergie glam-rock plus large, plus “groupe”, moins solitaire. Puis I Feel Cream (2009) la montre plus club, plus synthétique, avec des producteurs extérieurs (Simian Mobile Disco, Soulwax, Digitalism). Le langage reste le même, mais la lumière change : plus de brillance, moins de poussière.
Enfin Rub (2015) remet la main sur l’atelier, avec une série de morceaux et de vidéos où la satire du corps “parfait” devient un thème central. Les collaborations (Kim Gordon de Sonic Youth et enfin… Feist) ne viennent pas adoucir le propos ; elles ajoutent des textures, des voix qui frottent autrement. The Arts Desk insiste sur l’usage malin de ces présences et sur l’humour impossible à garder “sérieux” quand elle rime, par exemple, chirurgie et caprice pop.
Berlin, les films, et le temps qui passe
Berlin n’est pas un décor romantique chez elle : c’est un lieu de travail. The Gentlewoman la décrit installée là, dans une vie plus simple qu’on ne l’imagine, loin du fantasme permanent. Cette distance entre l’ordinaire et le scénique, elle la tient depuis longtemps : elle n’a jamais eu besoin d’être “tout le temps” le personnage.
Il y a aussi un moment charnière souvent oublié : Peaches Does Herself, film autour d’un spectacle, présenté comme ayant été montré au TIFF en 2012 selon certains programmes de festival. C’est important parce que ça dit sa trajectoire : elle ne reste pas coincée dans le format album-concert ; elle passe au théâtre, à la mise en scène, à une autre forme de narration du corps. Et ces dernières années, les documentaires ont remis sa carrière en perspective. Teaches of Peaches a été présenté à la Berlinale 2024, avec des critiques qui insistent sur la façon dont le film mélange les temps et garde l’énergie intacte, sans transformer Peaches en confessionnal ambulant. Là, on retrouve une constante : elle donne beaucoup, mais pas tout.
Le dernier “moment fort”, finalement, n’est pas une date précise. C’est une phrase qu’elle lâche au Guardian en 2024, avec ce ton mi-ironique mi-lucide : elle est encore surprise que “Fuck the Pain Away” ait eu cette vie-là. C’est rare, chez des artistes très identifiables, de ne pas surjouer leur propre légende. Elle a construit une carrière solide, et elle a gardé un truc enfantin : l’étonnement que ça marche.
Peaches : No lube so rude (Kill rock star) – Sortie le 20 février 2026 – Concert le 22 avril à l’Elysée Montmatre (Paris) – Site officiel
Sources :
- The Guardian – Peaches, Fatherfucker
- Wikipedia – Impeach My Bush
- Wikipedia – I Feel Cream
- The Arts Desk – CD: Peaches – Rub
- Pitchfork – Watch Peaches’ Outrageous “Vaginoplasty” Video
- The Gentlewoman – Full-frontal feminism with the fabulously filthy Peaches
- Interview Magazine – Peaches Wants You to Enjoy the Revolution
- Crossing Europe – Peaches Does Herself
- Filmmaker Magazine – Peaches Does Herself, Naturally
- ICS Film – Berlinale 2024 review: Teaches of Peaches
- Frieze – ‘Teaches of Peaches’: More Than Just Clit-Bait
- The Guardian – Peaches: ‘Who should play me in the biopic? Amy Taylor from Amyl and the Sniffers’







