Paris, automne 1993. Sur le podium de la collection « Anglomania » de Vivienne Westwood, Naomi Campbell trébuche dans des plateformes démesurées, tombe, rit, se relève et reprend sa marche. La scène dure quelques secondes, mais elle sédimente une idée tenace : la mode adore l’accident quand il devient image, parce qu’il réintroduit le corps au milieu d’un spectacle qui prétend souvent l’oublier. Cette chute n’est pas un simple “bêtisier” de défilé. Elle révèle la logique d’un système où le risque est parfois un outil, où l’imprévu se convertit en légende, et où la vulnérabilité, capturée au bon endroit, finit par valoir autant que la silhouette.
La hauteur comme méthode
Avant la chute, il y a un dispositif. Dans « Anglomania », Westwood travaille l’Angleterre comme un matériau instable, l’aristocratie et la rue, le tartan et la parodie, le costume et le théâtre. Le podium n’est pas seulement un couloir de validation, c’est une scène au sens littéral, avec ses accessoires et ses pièges, ses équilibres truqués, ses corps sommés d’incarner une idée de l’excès. La chaussure, ici, n’est pas un détail. Des récits ultérieurs reviennent précisément sur ces plateformes devenues mythiques, associées à la collection et restées identifiables comme un objet en soi, au point d’être régulièrement réactivées dans la presse comme un symbole de la “dangerosité” glamour des années 1990.
Cette esthétique de la hauteur dit quelque chose de l’époque et de Westwood. La provocation n’est pas seulement dans la coupe ou l’imprimé, elle est dans la mécanique imposée au corps : marcher n’est plus un geste neutre, c’est une performance. La mode, en surélevant, dramatise. Elle transforme la démarche en événement, et l’événement, qu’il réussisse ou qu’il déraille, en image exploitable.
Le moment où le corps insiste
La scène est connue parce qu’elle a été rejouée, republiée, commentée, presque sanctuarisée : Naomi Campbell avance, perd l’équilibre, s’effondre sur le podium, puis éclate de rire avant de se relever. Des images d’archives et des récits postérieurs insistent sur ce détail décisif : ce n’est pas une humiliation, c’est une reprise en main immédiate, une manière de reprendre l’autorité en la transformant en comédie.
Ce qui bascule, dans ces quelques secondes, c’est la hiérarchie habituelle du défilé. Normalement, tout conspire à effacer le vivant derrière la forme : l’allure doit être lisse, l’effort invisible, le risque nié. Là, le corps revient en pleine lumière, non pas comme un obstacle à la mode, mais comme ce qui la rend vraie, brutalement. Le podium rappelle qu’il est un sol, que la gravité existe, que la hauteur a un prix.
L’accident devient alors un mythe parce qu’il résout, en une image, une contradiction permanente : la mode réclame l’inhumain, mais elle dépend du corps. Elle veut une silhouette, mais elle a besoin d’une personne. La chute met à nu ce contrat, et la manière dont Campbell se relève le recoud aussitôt. On n’assiste pas seulement à un faux pas, mais à une micro-narration complète, chute et relance, fragilité et maîtrise, danger et panache. Puis l’image gagne. Elle se détache du contexte, circule seule, devient un raccourci culturel. Elle finit même par représenter la chaussure plus que la collection, le geste plus que le vêtement, et, à force d’être répétée, elle devient une preuve : oui, ces plateformes étaient réelles, oui, ce risque était intégré, oui, le show était aussi cela.
La légende comme produit secondaire
Ce qui reste, trente ans plus tard, ce n’est pas seulement un souvenir de podium, c’est un modèle de réception. La mode sait très bien fabriquer de l’iconique, mais elle ne contrôle pas entièrement ce qui devient iconique. Parfois, l’archive se forme autour d’une faille. Et cette faille, si elle est “bien” photographiée, devient un capital narratif inépuisable, un extrait qui raconte à lui seul une époque et sa manière d’aimer le spectacle.
On peut lire cet épisode comme une scène de vérité sur la violence douce du système, la hauteur imposée, la performance attendue, le risque avalé au nom de l’allure. On peut aussi y voir une scène de résistance minuscule : le rire comme réappropriation, le relèvement comme refus de la honte, la poursuite de la marche comme manière de dire que l’accident ne décidera pas du récit. C’est cette ambiguïté qui rend la chute durable : elle n’est ni pure catastrophe, ni simple gag. Elle est une aspérité qui tient, parce qu’elle rappelle que, même au cœur du théâtre, un corps tombe, et que ce corps, parfois, sait transformer la chute en signature.







