Accueil / Musique / Morrissey : que vaut vraiment Make-Up Is a Lie, son nouvel album

Morrissey : que vaut vraiment Make-Up Is a Lie, son nouvel album

Après cinq ans de silence discographique, Morrissey livre Make-Up Is a Lie le 6 mars 2026 — quatorzième album solo, publié sous l’égide de Sire/Warner. Le disque émerge d’une longue période de blocage, jalonnée de titres annoncés puis différés, et de diatribes contre la censure élevées presque au rang de genre littéraire. Douze morceaux, plusieurs singles distillés en amont, un cercle de fidèles autour du producteur Joe Chiccarelli : voilà ce que ce retour a de concret. La réception, elle, s’est déjà clivée en deux : entre le soulagement des inconditionnels et la lassitude d’une critique qui commence à connaître la partition.

Un disque qui revient de loin

Le premier fait, presque trivial, mérite pourtant d’être rappelé : Make-Up Is a Lie existe. Chez Morrissey, ce n’est plus un détail négligeable. Annoncé en janvier, décliné en vinyle, CD et cassette, le disque est enfin mis en circulation début mars. Son site officiel met d’emblée en avant quatre titres : The Monsters of Pig Alley, Amazona, Notre-Dame et le morceau éponyme. Le programme se dessine ainsi : un album qui entend encore faire théâtre, costume, vieille romance et mauvais pli : le genre de retour qui entre dans la pièce en ajustant sa manchette, tout en vérifiant, d’un œil oblique, si quelqu’un regarde.

Ce retour s’inscrit dans une actu plus lourde. La presse britannique et française rappelle que Morrissey sort d’une longue friction avec l’industrie musicale, depuis I Am Not a Dog on a Chain en 2020. The Guardian évoque une sortie laborieuse, avec un album mis de côté puis partiellement réenregistré ; Le Monde souligne qu’il s’agit du premier vrai débouché après plusieurs années de purgatoire discographique. Morrissey, fidèle à lui-même, n’a guère arrondi les angles. En novembre 2024, il déclarait depuis la scène que « nobody will release my music anymore » ; en septembre de la même année, il avertissait encore que dès lors qu’on « self-censor », « the idiots have won ». Ce vieux ressentiment imprègne le disque, collé sous le vernis comme une vieille rancœur qu’on n’a pas pris la peine de gratter.

Le son, la troupe, la mécanique

Sur le plan sonore, Make-Up Is a Lie n’invente pas un Morrissey nouveau. Il rejoue plutôt plusieurs variations du même personnage. Les critiques évoquent un mélange de synthpop, de glam, de pop et de ballades plus brumeuses. Il y a du lustre, des claviers qui lissent, des guitares qui cherchent par endroits la morsure d’autrefois, et cette voix toujours placée très en avant… comme si elle refusait d’habiter le décor autrement qu’en propriétaire. Lorsque l’ensemble tient, le disque retrouve une certaine tenue. Lorsqu’il retombe, tout paraît empaillé avec une précipitation suspecte. C’est élégant par réflexe, rarement par nécessité.

Le noyau de l’enregistrement est mieux documenté que l’humeur réelle des séances. Morrissey Central crédite Jesse Tobias, Camila Grey, Carmen Vandenberg, Juan Galeano et Brendan Buckley, avec Joe Chiccarelli à la production et Patrick Dillett au mixage. On y retrouve aussi Alain Whyte et Gustavo Manzur parmi les collaborateurs. Le Monde situe une partie des sessions à La Fabrique, à Saint-Rémy-de-Provence, en 2023 et 2025, et mentionne Keren Ann aux chœurs sur The Monsters of Pig Alley. Cocorico, Morrissey chante Paris avec dévotion. Ici, il y revient suffisamment pour qu’on comprenne qu’il tient au motif, presque comme à une relique.

Les chansons qui résistent, celles qui fléchissent

Le problème, comme souvent chez le Morrissey tardif, n’est pas d’abord la voix. Elle tient encore debout, avec ce port reconnaissable entre tous. Le problème, c’est ce qu’elle transporte. Plusieurs critiques s’accordent sur l’alternance entre véritables éclaircies et paroles alourdies, parfois simplement faibles, parfois inutilement appuyées. Pitchfork y perçoit autant de « signes de progrès » que de « signes de régression » — formule juste. On entend un auteur qui sait encore lancer une ligne, ménager une entrée, suspendre un refrain au bon moment. Puis le morceau se referme brusquement sur une idée paresseuse ou un trait trop satisfait de lui-même. C’est du Morrissey qui connaît encore ses gestes, mais les répète parfois sans que rien ne les justifie plus.

Quelques titres émergent néanmoins. Headache et Kerching Kerching ; Boulevard et The Monsters of Pig Alley, portés en partie par la présence d’Alain Whyte. On peut aussi citer You’re Right, It’s Time parmi les morceaux les plus vifs, même si l’accueil demeure partagé. À l’inverse, Amazona, reprise de Roxy Music, laisse indifférent. On retrouve là un vieux paradoxe maison : Morrissey demeure plus convaincant lorsqu’il rejoue sa propre mélancolie que lorsqu’il s’incline trop visiblement devant ses modèles. Le salut vient moins du prestige des références que d’un détail de phrasé, d’un tempo qui s’ouvre, d’une guitare qui cesse enfin de polir ce qu’elle devrait égratigner.

Le disque et son ombre

Le cas Notre-Dame résume à peu près tout ce qui accroche. The Guardian relève que le single suggère une lecture complotiste de l’incendie de 2019 ; Le Monde précise qu’un mot chanté en concert a disparu de la version album. Dans les deux cas, le schéma est identique : Morrissey continue d’abîmer ses propres chansons en y ajoutant une couche de soupçon ou de provocation dont elles n’avaient aucun besoin. Il sait encore écrire l’inconfort intime, le malaise qui grandit en silence. Mais il semble parfois lui préférer l’inconfort public : plus voyant, plus mécanique, et finalement moins courageux. Cela parasite l’écoute avec une constance qui finit par lasser.

Ce qui est peut-être le plus troublant est ailleurs. Même diminué, même inégal, Morrissey reste identifiable en trois secondes. Peu d’artistes de sa génération peuvent en dire autant — et cette singularité, intacte, n’est pas rien. Elle ne dispense de rien non plus : ni des paroles douteuses, ni du ressassement, ni de cette posture de persécuté culturel qu’il continue d’entretenir avec une constance qui confine au rituel. Le 1er mars 2026, Morrissey Central relayait encore un message tonitruant sur l’absence de presse, de radio et de télévision à son égard. La scène est connue. Elle finit presque par faire partie du packaging. Make-Up Is a Lie laisse une impression nette : un disque de retour, assurément — mais pas de réparation. La silhouette est intacte. Le miroir, lui, demeure fêlé.


Morrissey : Make-Up Is a Lie (Sire records) – Sortie le 6 mars 2026