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Ungaro : l’atelier, la couleur, et la fatigue des relances

Il y a des maisons dont l’histoire ressemble à une ligne droite : fondateur, héritiers, empire. Ungaro, lui, raconte autre chose : la couture comme discipline sensuelle, puis la marque comme zone de turbulence, où l’héritage n’est jamais acquis, seulement rejoué.

L’atelier comme origine, la rigueur comme condition

Le lien entre Ungaro et Balenciaga n’a rien d’une mythologie commode : il est d’abord une formation, au sens le plus physique du terme, celui des mains, des épingles, des heures. Avant d’être un nom imprimé sur une étiquette, Emanuel Ungaro travaille chez Cristóbal Balenciaga, puis passe chez Courrèges, et c’est de ce triptyque — la rigueur balenciaguesque, la modernité de Courrèges, et l’appétit personnel pour la couleur — qu’il fabrique sa langue. Quand il fonde sa maison à Paris en 1965, il le fait au moment exact où la mode se raconte comme futur, tandis que lui prépare, déjà, une autre proposition : non pas l’utopie, mais la séduction tenue, la coupe comme charpente, l’imprimé comme trouble.

En 1967, l’atelier s’installe avenue Montaigne : un déplacement minuscule sur une carte, énorme dans l’imaginaire, parce qu’ici l’adresse n’est pas un décor mais une déclaration de souveraineté. Ungaro prend place au cœur du district couture sans se laisser absorber par sa bienséance ; il ne s’agit pas de “faire sérieux”, mais de construire un dispositif capable de supporter l’excès, de tenir la flamboyance sans qu’elle vire au bruit. Vogue, en relisant ce moment, insiste sur l’atelier “permanent” de Montaigne : l’idée de durer, déjà, comme une obsession.

La marque, très tôt, comprend la puissance des extensions : pas seulement vendre, mais condenser. Diva arrive en 1983, dix-huit ans après la fondation, et le parfum agit comme une miniature de l’univers Ungaro — une manière de faire passer la couture dans l’air, de transformer une silhouette en sillage. Dans les années 1980, Ungaro est souvent décrit comme un maître d’une féminité voluptueuse, structurée mais jamais raide, une sorte de théâtre du quotidien où l’ornement a la précision d’une construction.

Quand l’économie prend la plume

Le pivot arrive en 1996, quand Ungaro cède une participation majoritaire à Salvatore Ferragamo, avec cette logique typique de l’époque : faire porter le poids de la couture par des catégories plus rentables. Le récit est connu, mais il reste brutal : une maison née d’un atelier entre dans la mécanique des groupes, et l’identité devient, peu à peu, une équation. En 1998, Giambattista Valli est appelé pour organiser une passation ; on ne transmet pas seulement un style, on tente de transmettre une intensité — ce qui est infiniment plus fragile. Puis, en novembre 2005, Ferragamo vend la maison à Asim Abdullah. La mode, ce jour-là, rencontre frontalement la logique propriétaire : une griffe, un actif, une promesse de relance.

La maison comme scène : crises, retours, et le risque du “nom”

L’épisode Lindsay Lohan, en 2009, n’est pas seulement un moment embarrassant de Paris Fashion Week : c’est une scène révélatrice. Une maison qui cherche de l’oxygène choisit la célébrité comme accélérateur, et se retrouve à exhiber, malgré elle, la différence entre visibilité et écriture. La presse de l’époque documente Lohan aux côtés d’Estrella Archs à la fin du show, comme si l’image devait suffire à faire collection. Ce que cette séquence raconte, c’est une inquiétude plus large : quand l’auteur se dérobe, la marque devient un plateau, un lieu où l’on “fait événement” faute de pouvoir faire phrase.

À partir de 2012, la maison réessaie : Fausto Puglisi est nommé directeur artistique et le retour sur le calendrier parisien est annoncé comme une reconquête. En 2017, Marco Colagrossi lui succède, autre tentative de réaccorder l’héritage à une époque qui tolère mal la couture comme lenteur. Puis, en juin 2021, Kobi Halperin prend la direction artistique : la presse professionnelle et les instances parisiennes décrivent une volonté de remettre de la continuité là où la maison s’était habituée au mouvement perpétuel.

Ungaro, un avenir incertain… ou pas

En août 2025, Puck rapporte que Law Roach prépare une acquisition possible de la maison, avec un groupe d’investisseurs : un scénario qui a la logique de notre époque, où l’“architecte d’image” peut vouloir devenir propriétaire d’un nom, comme si l’avenir du luxe passait par la maîtrise totale de la narration. Que cela se fasse ou non, la rumeur dit quelque chose : Ungaro reste un territoire désiré, précisément parce qu’il n’est pas totalement stabilisé — un nom chargé, mais disponible.

Ce qui survit, malgré tout, c’est une idée du vêtement comme puissance non moralisante. Ungaro n’a jamais été la sensualité comme slogan ; c’est une sensualité qui repose sur une discipline invisible. Au travail, c’est quand on veut que l’autorité ne ressemble pas à une punition — une ligne tenue, mais traversée d’un motif qui fait dévier la lecture. La nuit, c’est l’inverse : la structure empêche l’excès de se dissoudre, elle donne au désir une forme. En cérémonie, enfin, Ungaro fonctionne quand on préfère le vertige maîtrisé à la respectabilité lisse : la couleur comme intelligence sociale, pas comme décoration.

Ungaro, aujourd’hui, n’est pas seulement une maison “à relancer” ; c’est une démonstration. Celle qu’une marque ne tient pas par son logo, ni même par ses archives, mais par une continuité d’écriture — une façon d’aligner des décisions, de tenir une ligne, de supporter la contradiction sans se trahir. La vraie question n’est pas “à qui appartient Ungaro”, mais qui, demain, saura faire de cette flamboyance une phrase qui compte, et pas un souvenir qui brille.


Ungaro : WebInstagram

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