Accueil / Musique & Attitude / The Minds Behind Sound / Last Train, l’indépendance en bruit de fond

Last Train, l’indépendance en bruit de fond

Le 31 janvier 2025, Last Train publie III. Le titre sonne comme un retour à la case départ : le rock compact, la sueur, la ligne droite… alors que, quelques mois plus tôt, le groupe s’était offert un grand détour orchestral, Original Motion Picture Soundtrack. Entre les deux, il y a moins une “évolution” qu’une trajectoire : avancer en se contredisant, et en faire une méthode.

Il y a quelque chose de volontairement sec, presque scolaire, dans le choix d’appeler un album III : une façon de couper court au commentaire, de dire “c’est le troisième, point”, et de laisser la musique faire le reste. Sauf que la presse n’a pas résisté au symbole. Aux Inrockuptibles, on parle d’un disque “rageur et électrique” qui “respire l’urgence”. Les mots reviennent souvent quand on écrit sur Last Train : urgence, tension, endurance. À Rock & Folk, l’annonce de III s’accroche déjà à l’idée d’un durcissement, via des singles décrits comme “noir” et “menaçant” — et l’article convoque même Nine Inch Nails pour situer l’ombre qui gagne.

Le présent, chez Last Train, est rarement paisible : il se met en scène comme un sprint. Le groupe publie, relance, repart. Le rock, ici, n’est pas seulement un genre ; c’est une discipline d’allure, une manière d’occuper l’espace médiatique sans s’y installer. Même l’actualité “promo” — un single, une date, un clip — est racontée comme un épisode de survie.

Remonter la voie : Mulhouse, le collège, et l’idée naïve d’être son propre label

Pour comprendre pourquoi III ressemble à un retour, il faut remonter au point où le retour devient un réflexe. Dans une interview de 2022, Les Inrockuptibles rappelle l’image fondatrice : quatre garçons “débarqués d’Alsace”, un groupe “monté… au collège”, et cette vieille fierté rock, commencer avant d’avoir des raisons, avant même d’avoir un disque. Le décor est précis : Mulhouse en arrière-plan, et plus tard Lyon comme port d’attache.

Le vrai geste, pourtant, n’est pas seulement musical. Il s’appelle Cold Fame Records et l’idée d’être son propre outil, sa propre logistique, sa propre petite industrie. Le groupe en parle avec un mélange rare d’orgueil et d’autodérision. Jean-Noël Scherrer lâche : “C’était hyper naïf.” Et derrière le mot, on entend quelque chose d’important : la naïveté comme énergie de départ, celle qui permet de faire quand on ne sait pas encore comment on fait. Même l’aveu est concret, presque comique : “On compose toutes nos chansons sur Excel !” La mythologie rock adore les caves, les amplis, les nuits blanches ; Last Train ajoute le tableur et les réunions. Ce n’est pas très glamour, mais c’est peut-être là que se cache leur style : dans la friction entre la pose (le rock) et l’administration (la réalité).

Et l’indépendance, chez eux, n’est jamais racontée comme une pureté. Ils ont travaillé avec Barclay, filiale d’Universal Music, et ils le disent sans cracher dans la soupe — “une super expérience” — avant d’ajouter que “les majors, c’est pour d’autres histoires”. Le mot “histoire” compte : Last Train se perçoit comme un récit à protéger, pas comme une carrière à optimiser.

2020 : le moment où la réception se reprogramme

Il y a, dans beaucoup de trajectoires rock, un épisode qui force le public à changer de lunettes : plus question de seulement juger les riffs, il faut regarder le contexte, les alliances, les silences. Pour Last Train, ce basculement passe par l’affaire Deaf Rock Records. En 2022, Scherrer évoque explicitement “l’affaire MeToo liée à Deaf Rock Records”, expliquant que le groupe a été “dans les premiers à quitter ce label”, et refusant de se donner un beau rôle : “Nous sommes de simples dommages collatéraux.”

Ce passage est capital parce qu’il déplace la légende de l’indépendance. Jusque-là, on pouvait la lire comme un romantisme : quatre mecs, un label, le monde contre eux. Après 2020, l’indépendance devient aussi une position morale : choisir ses cadres, refuser certaines structures, accepter de perdre du confort. Le rock redevient ce qu’il prétend être depuis cinquante ans, mais qu’il oublie souvent : un milieu social, avec ses rapports de force, ses angles morts, ses responsabilités. Dans la même interview, le groupe parle d’un apprentissage — “ouvrir les yeux” — et d’un effort pour que leur écosystème (au sein de Cold Fame) ne soit pas un club fermé. Rien d’héroïque : plutôt un inconfort assumé, une correction de trajectoire.

2024 : l’orchestre, ou la tentation du grand détour

C’est là qu’arrive Original Motion Picture Soundtrack, sorti le 17 mai 2024. Le projet est une idée typiquement “Last Train” : faire la bande-son d’un film qui n’existe pas encore, et réarranger d’anciens morceaux avec l’Orchestre symphonique de Mulhouse. Même le choix du matériau dit quelque chose : “Heroin” est présenté comme une réécriture de “Jane”. On n’est pas dans la “nouveauté” au sens industriel ; on est dans la relecture, la reprise de contrôle sur son propre répertoire — un groupe qui se regarde dans le rétro pour mieux décider ce qu’il garde.

Ce détour orchestral est intéressant parce qu’il joue contre le cliché qui colle au rock de Last Train : celui d’une machine à scène, “tonitruante”, tendue vers le volume. L’orchestre impose un autre type de puissance : plus narrative, plus cinématographique, plus lente parfois. Et, sans le dire frontalement, le groupe met en crise son identité publique : si vous ne les aimez que pour l’attaque, que faites-vous quand ils transforment l’attaque en paysage ? Revenir ensuite à III prend alors un autre sens. Ce n’est pas seulement “on remet les guitares devant”. C’est une manière de rappeler que, chez eux, le rock est un point d’appui, pas une prison. Le retour n’annule pas le détour : il l’absorbe.

Persister : l’Olympia, les 2 500 billets, et le malentendu permanent

Dans la même interview de 2022, Scherrer glisse une phrase qui ressemble à un chiffre de comptable et sonne pourtant comme une scène : “2 500 personnes… à L’Olympia, c’est… un signe d’espoir.” L’image est forte parce qu’elle est paradoxale : l’espoir, ici, n’a rien d’abstrait, il se mesure en billets vendus et le groupe ne s’en excuse pas. Là encore, Last Train refuse le romantisme pur : exister, c’est aussi remplir une salle, payer une tournée, faire tenir un modèle.

Et c’est peut-être pour ça qu’ils restent un objet un peu inconfortable dans le paysage français : assez “rock” pour attirer les fantasmes d’authenticité, assez organisés pour décevoir ceux qui voudraient que le rock demeure une irresponsabilité permanente. Ils cultivent leur propre mythe, l’indépendance, l’endurance, le “on se débrouille”… tout en montrant les coulisses, les tableurs, les contraintes.

À la fin, III ne résout rien. Il ne “prouve” pas qu’ils avaient raison de faire un album orchestral juste avant, ni qu’ils ont définitivement retrouvé une forme idéale. Il ajoute une couche à une trajectoire qui avance par retours, par repentirs, par réécritures. Last Train persiste comme ça : en faisant de l’idée de cohérence un mirage utile, un mirage qu’ils poursuivent, tout en sachant très bien qu’il n’existe pas.


Last Train : III (Last Train Productions / Pias) – Sortie le 31 janvier 2026