À l’ère où le sac sert autant de preuve d’existence que de rangement, Jacquemus et son “Le Chiquito” a pris l’idée au mot : réduire l’accessoire à un geste, puis laisser Instagram, la Fashion Week et la distribution mondiale faire le reste. On l’appelle “micro”, mais sa taille n’est pas son sujet ; c’est son dispositif.
On le porte d’abord comme on tiendrait une clé : au bout des doigts, poignée en avant, sans poids réel dans le bras. Le corps, avec lui, adopte une posture légèrement étrangère à la vie pratique — l’avant-bras levé, l’épaule qui se fixe, la main qui protège un vide. Le Chiquito de Jacquemus commence toujours par cette scène minuscule : vous cherchez ce que vous pouvez y mettre, et vous comprenez que ce n’est pas une question de capacité mais de mise en ordre. Le sac vous oblige à sélectionner : Un peu de carte, un peu de gloss, l’illusion du nécessaire.
Une poignée, un cadre, et le reste du monde
Vogue rappelle que Le Chiquito “déboule” en 2018 et impose d’emblée une échelle absurde qui reprogramme la conversation sur le sac. La marque, elle, le décrit plus sobrement sur son site : cuir, poignée renforcée, fermeture aimantée, bandoulière amovible — et des dimensions qui ramènent tout à un rectangle strict (12 × 9 cm pour “The Chiquito”). L’objet n’est pas un nuage d’inspiration : c’est une petite architecture. Une poignée en guise de toit, un clapet comme une porte, et cette rigidité qui fait tenir la forme même quand elle ne contient rien.
Ce que la pièce change, physiquement, est plus net qu’on ne l’avoue : on ne “porte” pas Le Chiquito, on le montre. La main devient vitrine, le poignet devient socle. Dans un vestiaire saturé de coupes relax et de sacs mous, Jacquemus propose une contrainte volontaire : un accessoire qui exige d’être tenu, donc présent. La silhouette s’en ressent : la marche se fait plus consciente, les gestes plus économes, comme si l’accessoire rééduquait la manière de se déplacer en public.
Le micro comme stratégie de calendrier
La viralité du Chiquito n’a pas surgi d’un ciel créatif ; elle a été organisée par les bons tuyaux, au bon moment, dans un système déjà prêt à s’emballer. Heuritech raconte comment, autour du défilé automne-hiver 2019/2020, la marque aurait joué du format micro jusque dans l’invitation adressée à la presse, transformant l’accessoire en message avant même la vente. Les médias généralistes se sont engouffrés dans l’évidence : FashionNetwork décrit en mars 2019 la “sensation” d’un “Mini Chiquito” si petit qu’on le compare à un Tic Tac. TIME, à la même période, insiste sur le saut de puce entre Le Chiquito et une version encore plus réduite présentée à Paris, en rappelant le format déjà minuscule du modèle (environ 4″ × 2,5″).
Tout cela dit une chose simple : le Chiquito est pensé pour la photographie. Pas au sens décoratif — au sens logistique. Sa taille fabrique un gag immédiat, donc un caption, donc une circulation. Les plateformes adorent les objets qui s’expliquent en une seconde : on “comprend” le Chiquito avant de le désirer. Et quand l’objet est compris, il devient reproductible : déclinaisons, tailles, versions, couleurs — une famille entière peut naître d’une seule silhouette, sans perdre la lisibilité du geste initial. Vogue parle d’ailleurs d’une lignée qui s’étend (Moyen, Long, Grand) tout en conservant le principe de poignée et de proportions sculptées.
Standardisation du gag, industrialisation du désir
Ce qui dure, ici, ce n’est pas le scandale de la petitesse : c’est la capacité de Jacquemus à transformer une blague de proportion en standard de marque. À partir d’un format qui semble improductif, la maison a bâti une grammaire : rigidité, poignée, logo discret, et ce rapport presque enfantin à l’échelle — un “mini” qui n’est pas une économie de matière mais une intensification du signe. Le sac devient un opérateur social : on ne s’y fie pas pour transporter, mais pour cadrer une présence. Il ne remplace pas un cabas ; il occupe une autre fonction, celle d’un accessoire qui certifie une image de soi, et qui le fait sans effort narratif, parce que sa taille raconte déjà.
La valeur, elle, se fabrique dans un écosystème où la mode n’est jamais seule. Le Monde raconte qu’en 2025 Jacquemus a ouvert son capital à L’Oréal (10 %) et s’est structuré autour d’une direction générale (Sarah Benady), tout en ajustant sa distribution et son positionnement. Ce genre d’infrastructure ne “réinvente” pas un sac ; elle rend possible sa continuité, son contrôle, son export. Le Chiquito devient alors une pièce-pivot : assez simple pour être reproduite, assez spécifique pour rester Jacquemus, assez visible pour continuer à vivre dans les flux.
Le porter aujourd’hui, c’est accepter cette tension sans la résoudre. D’un côté, l’objet libère : il impose de voyager léger, de choisir, de renoncer au fourre-tout. De l’autre, il contraint : il vous attache à une posture, à une main occupée, à une présence affichée. On l’aime pour ce qu’il retire, on le supporte pour ce qu’il ajoute. Ce n’est pas un sac “pratique” qui aurait mal tourné ; c’est un petit cadre rigide où l’époque a appris à se regarder.
Jacquemus : Le Chiquito – Site officiel
Sources :
- Jacquemus — page produit “The Chiquito”
- Vogue — article sur les sacs Jacquemus (Le Chiquito)
- TIME — “Jacquemus’ Tiny Handbag…”
- FashionNetwork (AFP) — le mini sac “sensation”
- Heuritech — analyse “tiny bag” & Fashion Week
- Le Monde — Jacquemus (capital L’Oréal, direction)







