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Issey Miyake, le vêtement comme invention vivante

Disparu en 2022, Issey Miyake demeure l’un des créateurs les plus radicaux et durables de la mode contemporaine. Entre technologie textile, héritage japonais et vision humaniste, il a redéfini la relation entre le corps, le vêtement et le mouvement.

« I want to create clothes that are free. »Issey Miyake, entretien, années 1990.

De Hiroshima à Paris, penser le futur

Issey Miyake naît en 1938 à Hiroshima. Il a sept ans lorsque la bombe atomique détruit la ville. Cet événement, qu’il évoquera toujours avec retenue, n’est jamais transformé en récit spectaculaire, mais il façonne en profondeur son rapport au monde : une méfiance envers la destruction, une foi obstinée dans la création, et la conviction que le futur doit être inventé plutôt que répété.

Après des études de design graphique à Tokyo, Miyake s’installe à Paris au début des années 1960. Il se forme auprès de Guy Laroche et de Givenchy, avant de travailler un temps à New York. Contrairement à beaucoup de créateurs japonais arrivés plus tard sur la scène parisienne, il ne cherche pas à opposer frontalement Orient et Occident. Il observe, apprend, absorbe les systèmes existants. En 1970, il fonde le Issey Miyake Inc. et présente ses premières collections à Paris. Dès le départ, sa démarche se distingue : Miyake ne pense pas le vêtement comme un objet figé, mais comme une structure en devenir, activée par le corps. Là où la mode occidentale valorise la silhouette idéale, il s’intéresse au mouvement réel, quotidien.

Le vêtement comme laboratoire

Ce qui définit Issey Miyake, ce n’est pas une esthétique reconnaissable au premier regard, mais une méthode. Il travaille avec des ingénieurs, des artisans, des chercheurs textiles. Son obsession n’est pas la tendance, mais la fonctionnalité poétique : comment un vêtement peut-il accompagner la vie, plutôt que la contraindre ? Cette réflexion atteint un point de maturité avec Pleats Please Issey Miyake, lancé au début des années 1990. Contrairement au plissé traditionnel, le tissu est ici plissé après la confection, grâce à un procédé industriel inédit. Résultat : des vêtements légers, infroissables, lavables, capables d’épouser toutes les morphologies sans hiérarchie. Le geste est radical, mais jamais spectaculaire.

Miyake refuse la nostalgie comme moteur créatif. Il ne cite pas le passé ; il le transforme. Le kimono, par exemple, n’est jamais reproduit littéralement, mais déconstruit dans son principe : un vêtement pensé à partir d’un seul morceau de tissu, sans découpe superflue, laissant au corps la liberté d’exister. Cette logique culmine dans ses expérimentations autour du « A-POC » (A Piece Of Cloth), où le vêtement est généré à partir d’un tube de textile continu.

Son rapport à la technologie est profondément humaniste. Chez Miyake, l’innovation n’est pas une démonstration de pouvoir, mais un outil d’émancipation. Même ses lignes masculines, comme Homme Plissé Issey Miyake, prolongent cette vision : une élégance fonctionnelle, souple, pensée pour la vie urbaine contemporaine. Visuellement, ses défilés évitent l’excès. Les corps dansent, marchent, respirent. Le vêtement n’est jamais un costume : il est une interface entre l’individu et le monde.

Une œuvre qui continue sans son auteur

L’influence d’Issey Miyake dépasse largement le champ de la mode. Son travail a marqué le design industriel, l’architecture, la danse contemporaine. Il collabore avec des artistes, soutient des chorégraphes, pense ses collections comme des systèmes ouverts. Là où d’autres maisons construisent un imaginaire fermé, Miyake propose un vocabulaire.

Son approche tranche avec la mode spectaculaire des années 1980 et 1990. À une époque dominée par l’image et le branding, il maintient une distance volontaire avec le star-system. Peu d’interviews, pas de posture d’auteur omniprésent. Miyake préfère laisser parler les vêtements, et surtout ceux qui les portent. Son héritage est aussi éthique. Dans un secteur aujourd’hui critiqué pour sa surproduction, son travail apparaît rétrospectivement visionnaire : durabilité des pièces, adaptabilité, refus de l’obsolescence stylistique. Les vêtements Miyake traversent le temps parce qu’ils ont été pensés hors de la mode immédiate.

Après s’être progressivement retiré de la création directe dans les années 2000, il confie la continuité de ses lignes à des équipes formées à sa méthode. La maison Issey Miyake devient alors moins un label qu’un laboratoire, fidèle à son fondateur : collectif, transversal, en mouvement, qui résonne avec une clarté rare. Elle rappelle que la mode peut être un espace de recherche, de bienveillance et de projection vers l’avenir, sans jamais renoncer à la beauté. Un exemple ? la pochette conçue spécialement pour Apple.

Issey Miyake n’a jamais cherché à imposer une silhouette ou un style reconnaissable. Il a proposé une autre manière de penser le vêtement : comme un prolongement du corps, un outil de liberté, une invention partagée comme une boussole. Discrète, précise, résolument tournée vers demain.


Issey Miyake : site Web

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