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Au Festival des Inrocks 2026, Jehnny Beth domine la soirée du 12 mars au CENTQUATRE-Paris

Jeudi 12 mars 2026, le Festival des Inrocks bouclait son passage au CENTQUATRE-Paris avec une affiche nette : Sonic Boom, Soko, Jehnny Beth et WU LYF. La date comptait dans la 37e édition du festival, organisée du 10 au 15 mars 2026, au moment où Les Inrockuptibles marquent aussi leurs 40 ans. Sur le papier, la soirée promettait un virage plus électrique. Dans la salle, elle a surtout dessiné une courbe brutale : hypnose douce, accident de son, prise de pouvoir rock, puis atterrissage tardif devant un public déjà clairsemé.

Sonic Boom, la cérémonie sans décor

Plus humble, plus discret, c’est difficile. Pete Kember entre presque sans entrée. Un synthé, une chaise de bureau, et le voilà assis, déjà ailleurs. Il parle au public avec cette voix venue de loin, une voix de cabine orbitale, puis il lance la machine. De longues boucles s’installent. Des fragments de phrases reviennent, encore et encore, jusqu’à produire autre chose qu’un refrain. Le son est spatial, noyé de réverbération. Derrière lui, des images psychédéliques passent sur écran, disparaissent parfois quand la lumière baisse ou quand la fumée mange la scène.

Le dispositif est simple. Il suffit pourtant largement. Quelques faisceaux balayent le public, sans esbroufe, mais au bon moment. La musique a un côté liturgique, presque pastoral dans sa manière de répéter, d’insister, de suspendre. On pense moins à un concert qu’à une messe new age dite par un prêtre qui aurait remplacé l’encens par du feedback. Au début, cela peut sembler maigre, répétitif, un peu lassant même. Puis le corps lâche prise. Les images et les boucles finissent par entraîner la salle dans une rêverie assez agréable. Sonic Boom ou le trip psychédélique du festival était là, et il avait l’élégance de se passer de drogue.

Soko, un concert pris dans son propre brouillard

Soko arrive ensuite avec un groupe majoritairement féminin. Seul le guitariste est un homme. L’image est claire. Le son, lui, est un désastre. Sur les trois jours du festival, rien n’avait sonné aussi mal. Qu’elle chante en français ou en anglais ne change presque rien : on ne comprend rien. C’est un exploit à sa manière. Quand tout le reste du plateau a bénéficié d’un son propre, elle hérite d’un magma qui lui mange les mots, les intentions et jusqu’au relief de ses chansons.

Sur scène, elle minaude beaucoup. Trop, parfois. Le concert se transforme alors en montagnes russes affectives, entre chansons lourdes sur les hommes forcément méchants, chagrins amoureux (« L’enfer, c’est les autres mais c’est surtout toi », joliment dit) et reprise plutôt fraîche du “Wannabe” des Spice Girls. Il y a aussi des moments plus vivants. Quand elle regrette qu’il ne reste déjà que deux titres. Quand elle se met elle-même la pression, quelque part entre rire nerveux et vraie panique, avant d’inviter son jeune fils à venir chanter sur scène pour une “minie surprise de minie taille”. Quand elle fait monter des femmes pour danser avec elle. Le geste est lisible, parfois un peu trop. Au bout du compte, le concert laisse une question sèche : où veut-elle aller, exactement, et surtout y croit-elle autant qu’elle le dit.

Jehnny Beth remet le mot rock dans la salle

Après le brouillard de Soko, Jehnny Beth remet tout d’aplomb dès les premières secondes. Le son redevient limpide, frontal, résolument rock. Blouson noir d’abord, vite retiré pour laisser voir un chemisier blanc, une mini-jupe noire, des chaussettes rouges montantes, les cheveux tressés et tirés en arrière : tenue de combat, pas de parade. Une guitare, une basse, une batterie, une chanteuse. Rien de décoratif. Rien d’inutile. C’est presque reposant, au fond, cette simplicité brutale. Sur toute l’affiche, c’est elle qui rappelle le plus clairement qu’il y a bien le mot “rock” dans Les Inrockuptibles. Elle joue en tournée après la sortie de You Heartbreaker, You, son deuxième album solo paru le 29 août 2025.

Et surtout, elle prend la salle. Deuxième morceau, elle traverse déjà le public. Elle recadre quelqu’un qui filme avec son portable : maintenant, on danse. Et personne ne va la contredire. Un peu plus tard, la voilà perchée sur les épaules de spectateurs du premier rang. Puis elle enchaîne avec dix pompes sur scène et lance un défi. Une jeune femme du public, visiblement plus sportive encore, en aligne vingt-cinq. Délire immédiat dans la salle. Faire bouger un public parisien est déjà compliqué. Faire bouger un public des Inrocks relève souvent d’un sport à part entière. Elle y arrive pourtant, à coups d’énergie, de sueur, de complicité et d’autorité. “Paris je t’aime”, répète-t-elle, presque surprise elle-même de voir la salle répondre aussi franchement. Comme la veille, dans un autre registre, c’est encore une femme qui réveille la soirée. Et, au passage, le festival.

WU LYF, panache tardif devant une salle qui se vide

WU LYF arrive enfin avec panache, mais la salle ne suit qu’à moitié. Le concert commence tard. Vers 23 h 30, l’horaire devient un adversaire très concret pour une partie du public, surtout un jeudi soir à Paris, avec les transports qui raccourcissent les enthousiasmes. Le festival avait bien annoncé le 12 mars comme la dernière soirée au CENTQUATRE pour ce plateau Sonic Boom, Soko, Jehnny Beth et WU LYF. Le groupe, lui, revenait avec tout le poids discret de son histoire récente : un retour scénique déjà très attendu et un nouvel album, A Wave That Will Never Break, annoncé pour le 10 avril 2026 et produit par Sonic Boom. Ce lien-là donnait d’ailleurs un peu plus de sens à l’ouverture du soir.

Malgré la fuite progressive du public, il y a chez eux un vrai plaisir de jouer. Même quand il ne reste plus qu’un quart des spectateurs, le groupe ne donne pas l’impression de subir. Peut-être même l’inverse. Ceux qui restent sont à fond, réagissent vite, prennent tout. Le concert change régulièrement de style, reste très pro, très carré, parfois presque trop bien tenu après le passage dévastateur de Jehnny Beth. Un musicien demande en direct un réglage lumière au technicien sur un morceau. Ce petit moment de cuisine interne, très simple, introduit soudain quelque chose d’humain. Et, paradoxalement, quelque chose de plus sincère aussi. WU LYF ne révolutionne sans doute rien ce soir-là. Mais après la secousse précédente, ce reflux n’est pas une faiblesse. C’est une retombée de pression, presque utile, pour clore cette édition sans faux prestige et sans grand numéro final.


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