Le Festival des Inrocks a ouvert son édition 2026 mardi 10 mars au CENTQUATRE-Paris avec The Itch, Elias Rønnenfelt, Kids Return et Stereolab. Dans la salle, le premier soir avait un air de carrefour un peu snob, dernier jour de Paris Fashion Week oblige, avec silhouettes de mannequins, verres bien tenus et assiettes compliquées. Sur scène, en revanche, les choses étaient plus simples. Un groupe a réveillé la salle. Un autre a assuré la transition en gardant son manteau et ses distances. Kids Return a dominé la soirée sans grande discussion. Stereolab, tête d’affiche, a refermé l’ensemble devant un public poli, attentif, mais moins engagé. Quatre concerts. Quatre rapports très différents à la scène. Et un verdict assez net à l’arrivée.
Une ouverture clairsemée, puis soudain vivante
Le premier groupe de la soirée, The Itch, n’a pas eu droit à une salle pleine. Le public était encore très dispersé. On entrait, on circulait, on parlait, on mangeait encore. La scène devait faire avec ce demi-regard, cette manière très parisienne d’avoir payé sa place sans se sentir obligé d’être déjà là. Une des musiciennes, seule femme du groupe, a d’ailleurs remercié le public d’être arrivé si tôt. La formule était polie. Elle disait aussi exactement l’état de la salle. Le compliment servait surtout à nommer le problème sans le souligner lourdement.
The Itch a réglé ça vite fait. Le groupe anglais a immédiatement accroché la salle avec une musique énergique, mélange réussi de house, d’électro, de pop, avec des pointes de rock. La rythmique basse-batterie frappait fort, sans tourner au bloc de béton. Le bassiste, manifestement adepte d’un certain culte du corps, lâchait parfois son instrument pour danser d’une façon très virile. La chaleur a fini par imposer au guitariste un passage en débardeur, ce qui résumait assez bien le rapport du groupe à la scène : direct, physique, sans trop de mystère. Au centre, le chanteur tenait très bien son affaire, passant des vocalises à des moments plus parlés avec une vraie maîtrise. Le plus intéressant est peut-être ailleurs : The Itch a fait revenir dans la salle une partie des festivaliers partis dîner des plats chichiteux, genre hot-dog de poulpe grillé, kimchi, sauce feta et guindillas à 15 balles, avec vin nature en soutien logistique. Ramener ce public-là à la musique relève presque du service public.
Elias Rønnenfelt, la distance comme méthode
Après cette entame très efficace, Elias Rønnenfelt a déplacé la soirée vers un autre régime. Le groupe, à quatre sur scène, comptait un violoniste nourri de musique expérimentale, ce qui ajoutait d’emblée une tension plus oblique. On pouvait s’attendre aux structures plus compliquées de ses albums, moins faciles à suivre, plus hostiles aussi. Le concert est pourtant revenu à des choses plus rock, plus tenables, plus lisibles. Ce n’était pas un renoncement. Plutôt une façon d’occuper une place précise dans la soirée. Entre l’électro pop dansante de The Itch et ce qui allait suivre avec Kids Return, le set servait de sas. Une transition, oui. Mais une transition solide.
Rønnenfelt, lui, n’a jamais vraiment cherché le contact. Il a gardé son long manteau tout le long. Il a pratiquement ignoré le public, à l’exception d’un merci à la fin, avant de quitter la salle rapidement. Le geste a quelque chose d’étrange, parce qu’on sent malgré tout qu’il aime jouer en concert. Mais il tient cette distance comme une posture. C’est froid, un peu poseur, parfois presque abstrait. Le plus ironique est que cela fonctionne assez bien dans ce cadre précis. Cette réserve très travaillée cadre parfaitement avec l’idée qu’on peut encore se faire du Festival des Inrocks : goût du style, goût du retrait, et cette vieille manière de faire comme si l’adhésion immédiate était vulgaire. Le concert était bon. Il faisait le travail. Il gardait même une élégance sèche. Mais il n’essayait jamais de séduire la salle, et c’était sans doute le sujet.
Kids Return, enfin un groupe qui voit grand
Puis Kids Return est arrivé, et la soirée a changé d’échelle. La salle était pleine. C’était le groupe le plus attendu de la soirée, et cela ne demandait aucune expertise pour le comprendre. D’après le chanteur, le groupe participe à toutes les éditions du festival. La phrase pouvait sonner comme une habitude. Elle sonnait surtout comme une évidence. Kids Return appartient à ce décor, mais sans s’y dissoudre. Dès le début, on sent que le groupe a une autre ambition que beaucoup de formations françaises. Pas seulement bien jouer. Construire. Tenir. Élever ses morceaux au lieu de les reproduire.
Le concert, très cadré, très ambitieux, a été le meilleur du soir malgré une coupure de son. Le groupe venait jouer une nouvelle version de son dernier album, enrichie de nouveaux titres, et l’enjeu était clair : voir si la scène pouvait apporter plus de matière aux arrangements. Réponse nette : oui. Vocodeurs, effets de guitare sophistiqués, structures plus complexes, tout passait sans lourdeur. Là où beaucoup de groupes français confondent précision et mollesse, Kids Return garde la netteté sans perdre l’élan, voir en ajouter. Une chanson a été dédiée “contre l’impérialisme”, sortie qui laissait surtout entendre qu’il vaut mieux, pour son auteur, continuer à faire de la musique plutôt que de se lancer dans la doctrine. Peu importe. La phrase a glissé. Le concert, lui, a renversé le public. Mieux, il a réussi à le faire chanter sur leur titre Perfect lover. Grand groupe de scène. Le reste de la soirée a alors eu un problème simple : passer après eux.
Stereolab, le respect plutôt que l’élan
Stereolab arrivait en tête d’affiche, avec le poids du nom, de l’histoire, et ce lien ancien avec Les Inrockuptibles, qui fêtaient justement ce soir-là leurs quarante ans. Sur le papier, la clôture avait du sens. Dans la salle, c’était plus nuancé. Il y avait finalement moins de monde que pendant Kids Return. Le public, relativement jeune, semblait un peu moins concerné par ce groupe né dans les années 1990. Ou tout simplement, restait-il du poulpe ? Rien de scandaleux là-dedans. C’est simplement une affaire de génération, d’habitudes d’écoute, et de température du moment. La chanteuse l’a d’ailleurs formulé avec une phrase assez juste en remerciant les spectateurs de ne pas être partis quand le groupe a joué “un titre des années 90 mais pas de façon nostalgique”. Tout était dedans. Le passé, le refus du musée, et l’idée qu’il fallait tout de même convaincre.
Le public a écouté avec respect. Ce n’est pas un détail. Mais ce n’est pas non plus un triomphe. La musique de Stereolab, plus complexe que celle des autres groupes de la soirée, demandait un autre type d’attention. La chanteuse poussait parfois vers des zones moins fluides. La batterie flirtait parfois avec le progressif. La setlist, plus sèche, plus clivante, profitait d’une carrière longue mais s’accordait mal avec l’ambiance générale du soir, plus pop, plus dansante, plus jeune aussi. Stereolab n’a pas raté son concert. Ce serait faux. Le groupe a plutôt refermé la soirée sur une ligne plus exigeante, plus rugueuse, et fatalement plus extérieure au mouvement qui s’était installé avant lui. Une tête d’affiche, donc. Mais pas le centre de gravité de la soirée.
Festival des Inrocks – Site officiel
Photo Kids return : Cloudy






