Au CENTQUATRE-PARIS, le mercredi 11 mars 2026, la deuxième soirée du Festival des Inrocks 2026 devait célébrer les 40 ans des Inrockuptibles avec une création “French pop” dirigée par Adrien Soleiman. L’affiche réunissait Dominique A, Philippe Katerine, Miossec, Calypso Valois, Barbara Carlotti, Malik Djoudi et, ajoutée au dernier moment, Juliette Armanet. Sur le papier, la soirée avait tout du portrait de famille. Dans la salle, elle a surtout ressemblé à une réunion d’anciens fidèles secouée, heureusement, par quelques vraies poussées de vie. Le programme annonçait aussi Ellie O’Neill et Gabriel Kröger, lauréat des Inrocks Super Club, en ouverture. Mauvais calcul. Très mauvais même.
Une salle plus grise, un peu moins poseuse
Après une première soirée marquée, par un public plus jeune, plus looké, plus désinvolte, le 11 mars a vu remonter franchement la moyenne d’âge. Le glissement sautait aux yeux avant même les premières notes. Cette soirée d’anniversaire appelait son public naturel : celui qui a lu le magazine à vingt ans et qui vient désormais vérifier ce qu’il reste de cette histoire. L’argument est presque mathématique. Quarante ans plus tard, on arrive à la soixantaine, ou pas loin. Cela donnait au début de soirée une couleur particulière, moins nerveuse, plus installée, presque trop bien élevée. Une soirée de célébration, donc, avec tout ce que ce mot transporte de chaleur et de raideur, de retrouvailles joyeuses aussi. Le festival, lui, avait bien présenté cette date du 11 mars comme le cœur symbolique d’une 37e édition pensée pour les 40 ans du titre.
L’arrivée annoncée de Juliette Armanet, officialisée peu avant la soirée, a nettement déplacé l’équilibre. Cela s’est vu dans la salle. Un public plus jeune est venu s’agréger au noyau historique, et avec lui un peu d’air, un peu de mouvement, un peu de présence. Sans cette arrivée tardive, la création “French pop” aurait pu tourner encore plus vite à la photo de classe. Avec elle, la soirée a gagné une tension simple : l’attente. Les Inrocks avaient eux-mêmes présenté Armanet comme l’“invitée surprise” pour cette création exclusive. Le mot “surprise” était un peu publicitaire. Son effet, lui, était bien réel.
Deux premières parties pour casser l’élan
La soirée a commencé avec Gabriel Kröger puis Ellie O’Neill. Le problème n’était pas exactement leur niveau. Le problème était leur place. Gabriel Kröger, présent en tant que lauréat des Inrocks Super Club, a du coffre, une présence, et un mélange de chanson française et de rock qui ne manque pas d’allure. Le garçon masqué parle avec humour entre les titres, essayant de désamorcer ce qu’il va chanter ensuite. Lucide. Les premiers titres touchent juste. Puis la setlist s’enfonce dans des couleurs de plus en plus sombres, au point de plomber l’air avant même que la soirée principale n’ait commencé. À ce stade, on ne chauffe rien du tout. On creuse. Et faire passer ensuite Miossec pour un joyeux drille breton relevait presque de l’exploit involontaire.
La suite n’a pas réparé grand-chose. Ellie O’Neill arrive seule avec sa guitare. Elle explique être irlandaise, avoir étudié à Paris dans sa jeunesse, et citer souvent Paris dans ses chansons. Puis tombe le “Amazing”. Très bien. Sa voix, impressionne sans difficulté. Mais la folk en ouverture d’une telle soirée reste une idée discutable. On n’était pas dans un pub de Galway. On était à Paris, dans une soirée “French pop” vendue comme un moment central de l’anniversaire des Inrocks. À force de mal choisir l’amorce, on obtient exactement ce qui s’est produit : un début de soirée qui retire de l’énergie au lieu d’en donner.
Une création bien tenue, parfois trop bien élevée
La partie principale s’ouvre avec Philippe Katerine et Dominique A sur “Manque-moi moins”, chanson écrite pour Les Inrockuptibles en 2007. Le geste était logique. L’exécution aussi, sans doute. Mais la logique ne fait pas toujours un départ. Cela sonnait d’emblée un peu plan-plan. Bien fait, certes. Complice, évidemment. Même très complice, comme l’a été l’ensemble des invités de la soirée. Seulement la complicité, à elle seule, ne remplace ni le risque ni la secousse. Les Inrocks et le CENTQUATRE présentaient bien cette date comme une suite de chansons originales, de duos et de reprises emblématiques liées à l’histoire du magazine : exactement le genre de formule qui peut produire un grand moment ou une réunion polie.
Si rien n’était prévu en terme de scénographie, sur le plan du son, en revanche, peu à redire : parfait! Ajouté à cela des arrangements nets, cela colle avec le dispositif annoncé autour d’Adrien Soleiman, directeur musical de cette création “French pop”. Soleiman a expliqué que la soirée s’était montée dans l’urgence et la « tension », tout en évoquant neuf mois de préparation. Urgence relative, donc. Le travail d’assemblage s’entendait. Le problème venait moins de la tenue musicale que de la température dramatique. Quand tout est propre, il faut autre chose pour éviter la naphtaline. Et le final, avec ce titre de Radiohead repris au piano et au saxophone dans une version ralentie façon bal populaire des années 1980, a visiblement montré les limites de l’exercice. L’humour, oui. Le gag prolongé, non. Surtout quand il tire la soirée vers le pastiche de fin de banquet.
Miossec revient, Malik Djoudi glisse, les femmes relancent la soirée
Il y avait tout de même du nerf sur scène. Dominique A n’a rien perdu de son énergie ni de sa façon de danser très à lui, toujours un peu de côté, toujours un peu ailleurs. Miossec, surtout, est apparu en relativement bonne forme. Bougon, attachant, intact sur ce point. Sa simple façon de terminer une première chanson par un “Bonne soirée” suffisait à remettre un peu de grain humain dans une soirée parfois trop sous contrôle. Humour breton, lapsus, ou manière discrète de dire qu’il avait déjà compris le programme, peu importe. L’essentiel est ailleurs : sa présence donnait envie de le revoir en concert, ce qui n’est pas rien. Et même dans une création collective, un artiste qui rallume ce désir-là gagne sa place.
Malik Djoudi, avec sa voix perchée et ses titres disco improbables mais efficaces, a aussi apporté le décalage qui manquait à d’autres moments. Mais ce sont surtout les femmes qui ont remis la soirée en mouvement. Calypso Valois a tenté des choses, pris des risques, et sa tentative de réhabiliter Les Valentins, avec cette remarque sur l’un des membres “dans la salle”, donnait au moins l’impression qu’un peu de jeu restait possible. Barbara Carlotti, elle, gardait sa légèreté vive, sa manière de pétiller sans forcer, comme un champagne utile dans une fête qui menaçait parfois de s’écouter vieillir. Et puis il y avait Juliette Armanet. On peut tourner autour de la formule autant qu’on veut, par charité ou par élégance. En vérité, sa présence a changé la soirée. Elle ne l’a pas seulement dynamisée. Elle l’a empêchée de se figer tout à fait en rassemblement d’anciens combattants de la French pop. Gloire éternelle à Juliette Armanet donc!
Festival des Inrocks – Site officiel
Photo : Calypso Valois © Antoine Carlier






