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Paris fashion Week 2026 : Dries Van Notten, l’aube du pull

À la Paris Fashion Week, Dries Van Noten a montré une collection masculine qui refuse le grand récit héroïque, elle préfère la scène intime des débuts, ce moment où l’on quitte quelque chose sans savoir encore ce que l’on devient. La presse a beaucoup parlé de “coming of age”, de départ du foyer, de campus imaginaire, comme si le vêtement rejouait l’éducation sentimentale, non pas par le slogan, mais par la texture. Et au milieu, une idée insistante : la maturité peut ressembler à du confort, à condition que ce confort reste instable, qu’il garde un peu de maladresse volontaire.

Curieusement, on parle peu du lieu, comme si l’espace devait s’effacer derrière une autre scénographie, mentale, faite de disciplines et de rites. Vogue parle d’une atmosphère “late-Victorian”, d’un imaginaire de “dreaming spires”, de blasons et de crêtes brodés qui font du vestiaire une institution fictive, collège, pensionnat, fraternité, avec ses uniformes détraqués. Dans The Impression, la même idée revient par une autre porte, celle d’une adolescence studieuse, d’un “academic adolescence” où le militaire flirte avec l’écolier, où la cape, la culotte plissée, le manteau double boutonnage et le col tricoté rejouent la discipline comme un refuge. Le décor n’est pas un décor, c’est un programme, fabriquer de la tenue sans produire de rigidité, installer l’autorité en la rendant portable.

Hypebeast note que le show s’ouvre sur “Yo Ga Aketara” (“When Dawn Breaks”), un titre qui dit tout : on ne célèbre pas la nuit, on organise le passage, on orchestre le moment où la lumière arrive, avec ce qu’elle implique d’excitation et de peur. Ce choix sonore, tel qu’il est rapporté, fonctionne moins comme une ambiance que comme un montage narratif : la collection suit une communauté de personnages, déjà croisés la saison précédente, qui rangent leurs affaires et partent “for the big city”. Ce n’est pas anecdotique, c’est une méthode, faire du vêtement une logistique de transition, sacs, couches, doublures, objets qu’on emporte parce qu’on n’a pas encore les mots pour dire qui l’on est.

La jupe qui n’en est pas une

Vogue insiste sur la “dissertation” de Klausner, large curriculum maison, couleur, motif, patchwork, avec une concentration nette sur le tricot, assumé comme message et comme mémoire collective, portée par une équipe historique. The Impression prolonge cette lecture en parlant du pull comme “protection”, le vêtement favori qui rassure, qui contient, qui permet d’affronter les “highs and lows” de l’adolescence, et cette dimension affective se traduit en jacquards, Fair Isle, patchworks, gilets grand-père, ensembles de jersey, long johns, couches à la fois naïves et savantes. Le génie, ici, n’est pas la nostalgie, mais la manière dont elle est tordue par la coupe : manteaux “pencil”, grands cloaks, cardigans à épaules doucement structurées, panneaux tricotés zippés et modulables, chapeaux en une pièce superposant des codes nordiques, et surtout ces hybridations de bas, sarong recadré, “shkirt” selon l’auto-baptême ironique rapporté par Vogue, kilts en laine de tailoring, parfois sur pantalon, parfois sans.

La palette, elle aussi, raconte la tension entre la sécurité et la fuite. The Impression cite ces “Fruitella pastels”, orange et rose joués comme une naïveté contrôlée, posés sur des bases plus sombres, comme si la couleur devait rester une bravade, pas une assurance. Vogue, de son côté, préfère souligner l’intelligence des pièces d’extérieur : manteaux capuchés imprimés de fleurs Polaroid, parkas jacquard florales, trench à capelet en satin imprimé, patchworks de panneaux contrastés mais “complémentaires”, paperbag pants travaillés comme un trompe-l’œil de superposition sociale, chemise ou pantalon, dessous ou dessus, statut indécidable.

Le futur comme nostalgie polie

Ce que la maison veut faire croire au monde, cette saison, n’a rien d’une rupture tapageuse. Le futur se glisse dans un geste plus discret : reprendre des archétypes et les libérer de leurs frontières, non pour “innover” au sens marketing, mais pour autoriser l’inachevé, l’expérimental, la “clumsiness” revendiquée par Vogue comme un moteur créatif, l’idée d’identités masculines “still not quite formed”. Hypebeast parle d’un “granny chic” sophistiqué, de vêtements hérités comme “security blankets”, et c’est là que la proposition devient presque politique : à l’heure où tant de silhouettes masculines cherchent l’armure, Dries Van Noten propose l’apprentissage, la tenue qui se fabrique en marchant, pas l’autorité donnée d’avance. Au fond, la collection laisse une question en suspens, légèrement inconfortable : et si l’élégance contemporaine, au lieu d’affirmer une identité, consistait à rendre visible le moment exact où elle n’est pas encore décidée ?

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