Nigo n’a pas cherché à “faire événement” en ajoutant du volume au vacarme parisien ; il a fait l’inverse, il a réduit l’échelle jusqu’à ce qu’elle devienne presque intime, presque dérangeante. Pour la Paris Fashion Week, Hommes Automne/Hiver 2026-2027, Kenzo ne s’est pas présenté dans une boîte noire interchangeable mais dans un lieu chargé — l’ancienne maison parisienne de Kenzo Takada, côté Bastille — comme si la collection devait être lue d’abord comme une manière d’habiter, avant d’être une suite de silhouettes.
On entre par un long passage, on traverse un couloir qui ralentit le regard, puis la lumière arrive d’un coup : un jardin japonais, un bassin de carpes koï, l’idée d’un refuge au milieu de la ville. Ce n’est pas un simple décor, c’est une dramaturgie architecturale. Kenzo rappelle que cette “oasis house” a été imaginée par Kenzo Takada avec l’architecte Xavier de Castella : tatamis, shoji, pièces pensées pour la cérémonie du thé, circulation intérieure comme un récit. La présentation devient alors une mise en condition : on ne “consomme” pas des looks, on traverse une mémoire, on accepte de se laisser guider par une spatialité qui impose son tempo — une manière très japonaise, au fond, de faire comprendre la modernité par le détour et non par l’affirmation.
Nigo, curateur plutôt que prophète
Depuis sa nomination à la direction artistique de Kenzo en 2021, Nigo traîne une étiquette commode — l’homme du streetwear, de la culture pop, de la collection, de la collaboration — comme si cela suffisait à résumer une méthode. Or, ici, c’est précisément sa logique de collectionneur qui devient lisible : une culture du prélèvement, du montage, du placement juste. La maison l’énonce presque comme un programme : Nigo travaille “as a collector”, en réactivant des fragments, en recomposant des filiations, en transformant l’archive en matière active plutôt qu’en relique. Et le choix du lieu fait tout : à l’intérieur de cette adresse, l’hommage cesse d’être une posture, il devient une façon de se tenir dans l’histoire sans la fétichiser — habiter un héritage, plutôt que s’y adosser pour vendre une légende.
Le vocabulaire décrit par la maison est celui d’une identité composite qui ne s’excuse plus : influences françaises et japonaises, bien sûr, mais aussi Americana (varsity, cowboy shirts), tailoring italien, détail chinois (pankou) — un monde fait d’images qui, mises ensemble, racontent moins un “mélange” qu’un état contemporain de la culture. L’archive n’est pas seulement citée : elle revient comme moteur, avec la réactivation du Jungle tiger des années 1980, des motifs et silhouettes d’origine reconfigurés, et même des pièces d’archive rejouées (jusqu’à des jupes en organza brodé de 1994). L’autre ligne — plus silencieuse, plus “construction” — est celle d’un kimono-tailoring poussé vers une rigueur accrue : revers kimono, peak lapels, comme si la maison cherchait à discipliner la liberté en structure, à donner au collage une colonne vertébrale.
Une adresse, une transaction, une fiction
Et puis il y a la question qui parasite forcément toute lecture de lieu : à qui appartient cette maison, aujourd’hui ? Elle a été mise sur le marché en 2023 via Christie’s, comme un morceau rare de patrimoine mode transformé en objet immobilier — l’héritage, littéralement, devenu “bien”. Le lieu n’est cependant plus présenté comme simplement “en vente” : il est donné comme racheté par Isabelle et Olivier Chouvet (The Independents). Ce détail, loin d’être anecdotique, éclaire la présentation : Kenzo réinvestit une maison qui n’est plus un sanctuaire privé du fondateur, mais un espace passé dans un autre régime — celui de la propriété, du transfert, de la circulation de capital. La mode, ici, raconte aussi cela : comment une histoire se poursuit quand le lieu qui la portait change de mains, et comment une marque peut, malgré tout, y projeter une continuité.
Ce que Kenzo réussit, dans ce format de présentation, tient à une forme de pudeur paradoxale : faire très “culturel”, très chargé, sans tomber dans le musée ; faire très “héritage”, sans transformer l’héritage en slogan. Le geste de Nigo n’est pas de réinventer Kenzo à coups d’effets, mais de montrer que l’identité de la maison — depuis Takada — a toujours été une affaire de circulation, de montage, de voisinage entre mondes. Et qu’aujourd’hui, le luxe n’a peut-être pas tant besoin de crier sa nouveauté que d’apprendre à rendre ses couches habitables.






Kenzo : Paris Fashion Week – Hommes Automne/Hiver 2026-2027







