Courtney Barnett n’écrit pas des chansons pour faire joli. Elle saisit une rue, un salon, une crise d’angoisse, une phrase qui traîne… et les laisse exister. En mars 2026, la musicienne australienne a fait paraître Creature of Habit, un nouvel album qui prolonge un parcours déjà considérable, nourri d’une observation sèche, de virages sonores assumés et d’une fidélité obstinée à sa propre manière de faire.
Une voix qui parle comme on pense
Tout commence par cette façon de chanter presque parlé en fait. Nulle démonstration, nulle montée dramatique réclamant des applaudissements. Courtney Barnett avance avec une guitare, une diction posée et des détails qui semblent dérisoires jusqu’au moment où ils envahissent tout l’espace. The Double EP: A Sea of Split Peas, paru en 2013, a fixé très tôt cette méthode. Des morceaux comme « Avant Gardener » ou « History Eraser » l’ont rapidement extraite du circuit local pour la porter bien au-delà de Melbourne. Pitchfork relevait déjà, cette année-là, son écriture des « quiet crises » du quotidien ; ce n’était pas une formule de plus, c’était à peu près tout son sujet. Barnett racontait le désordre ordinaire avec une justesse que bien des auteurs peinent à atteindre dans les grands drames.
Ce qui frappe chez elle, ce n’est pas seulement l’humour sec. C’est la précision du regard. Une pelouse, un trajet, une conversation bancale, un corps qui s’essouffle, une maison visitée, une journée qui déraille : tout entre dans le texte sans chercher la noblesse. Son premier grand disque, Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit (2015), a donné à cette écriture un format plus ample, sans jamais l’arrondir. On y entend une musicienne capable de tendre un riff nerveux, puis de laisser s’insinuer une phrase trop longue, trop concrète… et donc juste. L’album a été très salué, couronné de plusieurs ARIA Awards ainsi que de l’Australian Music Prize. Le succès n’a pas altéré la matière première : Barnett est restée du côté des détails qui collent aux doigts.
Le moment où le ton se durcit
La suite n’a pas consisté à refaire le même disque sous une lumière plus flatteuse. En 2017, Lotta Sea Lice, enregistré avec Kurt Vile à North Melbourne, a révélé une autre vitesse : plus flottante, plus relâchée, mais toujours tenue dans le jeu et les arrangements. On y perçoit moins l’idée de performance que celle de compagnonnage, qualité plus rare et souvent plus précieuse. Barnett est ensuite revenue seule avec Tell Me How You Really Feel en 2018, dont le son se fait plus lourd, plus dense, parfois plus sombre. La tension demeure, bien visible sous le vernis, même lorsqu’elle conserve son calme en façade.
Ce disque marque un déplacement net. La narratrice qui observait le monde extérieur tourne davantage son regard vers l’usure, la colère, le doute, la fatigue du circuit et les rapports de force. La presse l’a souvent qualifié d’album introverti, moins porté par la seule saillie ironique : ce qui est juste, mais incomplet. Il y a surtout une artiste qui gratte le vernis de sa propre image de chroniqueuse impassible, comme si le personnage avait commencé à l’agacer. En 2021, Things Take Time, Take Time pousse encore ce mouvement. Après une période marquée, selon The Guardian, par une séparation, la pandémie et un retour au pays, Barnett compose des chansons plus calmes, plus aérées, plus patientes. Le titre annonçait déjà le programme : pour une fois, elle ne courait plus après l’urgence.
Sortir du cadre, revenir autrement
Il y a aussi, chez Courtney Barnett, un goût très net pour le pas de côté. En 2022, le documentaire Anonymous Club a dévoilé l’envers du décor : la route, la solitude, le bruit ambiant, et cette difficulté assez banale mais rarement dite franchement : tenir une vie publique quand on aspire à préserver une part de silence. Le film repose en partie sur des enregistrements intimes sollicités par le réalisateur Danny Cohen. L’année suivante, Barnett en a tiré End of the Day (music from the film Anonymous Club), un album instrumental coécrit pour l’écran avec Stella Mozgawa. Plus de textes au premier plan, plus de bons mots pour guider l’écoute, seulement des textures, des boucles, des respirations, comme si elle allait vérifier ce qui subsiste une fois la voix retirée.
Ce même moment a également refermé une autre histoire. En 2023, Barnett a annoncé la fermeture de Milk! Records, le label qu’elle avait fondé dans sa jeunesse et qui était devenu un repère essentiel de la scène indépendante de Melbourne. Ce choix disait quelque chose de son parcours : une artiste capable de construire un cadre, puis de s’en défaire dès qu’il ne tient plus de la bonne façon.
En mars 2026, Creature of Habit est arrivé après ce virage, dans un contexte de transition plus vaste : installation à Los Angeles, écriture dans le désert de Joshua Tree, retour à une forme chantée plus frontale. Le disque ne renie pas son passé mais, bon, ce n’est plus la même façon de voir les choses. On y retrouve les riffs nets, l’autodérision, le doute mais aussi une volonté plus affirmée de rompre avec l’habitude, ce qui n’est pas sans ironie pour un album portant précisément ce titre. Chez Barnett, le banal n’est jamais anodin. C’est là que tout commence, et souvent là que tout se fissure.
Courtney Barnett : Creature of Habit (Mom + pop /Fiction) – Sortie le 27 mars 2026






