Le 23 janvier 2026, Comme des Garçons Homme Plus a présenté à Paris une collection intitulée « Black Hole », qui repart du tailoring pour le pousser vers une zone d’instabilité contrôlée. Les critiques convergent sur un point: Rei Kawakubo parle encore la langue du costume, mais elle la plie, l’évide, la fracture, jusqu’à rendre visible son architecture interne. Le résultat tient d’une démonstration de coupe autant que d’un commentaire sur une saison obsédée par le “retour au bien taillé”, que CdG n’a jamais cessé de perturber.
Le décor comme doctrine
Vogue situe d’emblée l’intention dans le titre même, « Black Hole », et dans la façon dont le défilé s’autorise une spéculation cosmologique, non comme effet de storytelling, plutôt comme manière de rappeler que l’œuvre de Rei Kawakubo avance par cycles, fidélité et reconfigurations successives. La maison ne donne pas ici un “thème” à illustrer, elle donne un cadre mental: un univers noir, dense, qui absorbe les certitudes de la saison, et commence par retirer au corps sa psychologie habituelle. Les modèles portent des perruques hérissées, des masques de hockey, des signes qui neutralisent le visage et déplacent toute la lecture vers la construction des vêtements.
Cette stratégie du retrait, visage effacé, expression annulée, n’est pas un simple code Comme des Garçons. Elle a une fonction très concrète dans une collection qui multiplie les détails d’assemblage, d’ouverture, de doublure, de coupe à rebours. En réduisant la “personnalité” des mannequins à une présence presque générique, le défilé fabrique un protocole de regard: regarder comment une veste tient, comment un dos s’ouvre, comment une épaule se replie, comment un vêtement s’organise quand on lui enlève sa narration facile.
La silhouette comme stratégie
Le matériau de départ est explicitement identifiable: du tailoring, des tailcoats, des checks, des pantalons construits, un vestiaire que Vogue décrit comme immédiatement reconnaissable dans ses origines conventionnelles, puis rendu “autre” par des opérations de coupe et d’ornement qui ressemblent à des perturbations internes. Les manteaux noirs, en velvet écrasé ou en laine nylon brillante, sont “piqués” de volumes de volants au col, parfois avec des pans fendus en bandes. Un ensemble de salopette zippée en gris à carreaux s’accompagne d’une veste dont l’empiècement se replie en torsion, type Möbius, au point d’ouvrir le dos et d’exposer la structure des poches internes.
Cette obsession du dos, de l’envers, du mécanisme, revient comme un argument central. Les vestes sont raccourcies, pliées sur elles-mêmes, parfois évidées, et l’ouverture n’est pas traitée comme une provocation gratuite: elle devient surface de travail, espace à voiler, à cadrer. Vogue note ainsi un dos découpé recouvert de dentelle, détail qui réintroduit une charge plus explicitement “sexy” mais sans quitter le terrain de la construction, comme une façon de rappeler que l’érotisme, chez CdG, passe souvent par le dispositif plutôt que par la peau. Même les chaussures participent à la rhétorique: la phrase « My energy comes from freedom » est peinte en blanc sur des souliers noirs à tige détachée, comme si la collection devait, au milieu de sa noirceur, affirmer un principe, non un message militant, plutôt une clé de lecture.
Il y a aussi, dans la description de Vogue, une manière de faire proliférer la veste comme organisme: jacquard lurex à motif serpent, couches internes doublées, double jeu de revers, shorts aux ourlets diagonaux. La silhouette cesse d’être “propre” ou “correcte”, mais elle ne devient jamais informe. Elle reste tenue par la grammaire du costume, précisément pour mieux montrer ce que cette grammaire permet quand on accepte de la contredire de l’intérieur.
Le futur comme nostalgie polie
Ce qui fait date, ici, ce n’est pas une rupture de vocabulaire, c’est une relecture du formel au moment où beaucoup de maisons reviennent au tailleur comme valeur refuge. Kawakubo ne nie pas ce retour, elle le prend au mot: si le costume revient, qu’est-ce qu’on fait de ses conventions, de son dos fermé, de ses revers “logiques”, de son équilibre attendu ? Le défilé répond par une série d’interventions qui ressemblent à des expériences de laboratoire sur un objet historique: ouvrir, vriller, crateriser, rendre visible l’ossature.
La fin, telle que la raconte Vogue, est aussi une décision de montage: après une longue procession noire, ponctuée de gris, la collection bascule soudain vers le blanc, avec une série de looks où les surfaces craterisées deviennent plus lisibles par contraste, et une robe blanche “hérissée”, aussi alarmée que les perruques du show. Le futur, chez CdG Homme Plus, ne s’écrit pas en innovation technologique déclarée. Il s’écrit dans cette manière de faire passer le costume par une zone d’ombre, puis de l’éclairer brutalement, comme pour vérifier ce qu’il reste quand on a retiré l’évidence. Au lieu de promettre un “retour” ou une “nouvelle silhouette”, Comme des Garçons Homme Plus laisse surtout une méthode: prendre le vêtement le plus codé du vestiaire masculin, et le forcer à avouer ce qu’il cache.







