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Christian Lacroix, portrait d’un couturier devenu costumier

Christian Lacroix revient dans l’actualité culturelle avec une exposition annoncée au musée Réattu, à Arles, du 4 juillet au 4 octobre 2026, consacrée à son dessin, ce geste qui précède chez lui presque tout le reste. Le moment tombe juste. Il permet de relire un parcours souvent réduit à quelques images trop simples, alors qu’il tient autant de l’histoire du costume que de la couture, du décor, de l’opéra et de la scène. Chez Christian Lacroix, rien n’avance droit. Tout passe par le regard, la mémoire, le collage, puis la main.

Arles avant Paris

Christian Lacroix est né à Arles en 1951, et ce détail n’a rien d’un décor de carte postale. Chez lui, le Sud n’est pas un argument de communication, c’est une réserve visuelle. Il y a la lumière sèche, les tissus de fête, les processions, les costumes, le goût du faste populaire et celui, plus ancien, des images accumulées. Très tôt, il regarde le vêtement comme un objet d’histoire autant que comme une apparition. Ce n’est pas un hasard s’il se dirige d’abord vers l’histoire de l’art. Il étudie à Montpellier, passe par Paris et l’École du Louvre, avec l’idée de devenir conservateur ou costumier plutôt que styliste au sens mondain du terme. La mode arrive presque de côté, ce qui explique peut-être pourquoi il ne l’a jamais vraiment traitée comme un simple marché.

Cette formation compte plus que beaucoup de récits enjolivés sur le “génie instinctif”. Lacroix arrive avec des archives dans la tête. Il a le XVIIIe siècle, les silhouettes religieuses, les folklore(s), les peintures, les rubans, les corsets, les couleurs trop franches pour plaire aux tenants du bon goût tempéré. Chez Hermès, puis chez Jean Patou à partir du début des années 1980, il apprend la mécanique réelle de la couture. Il y apprend l’atelier, la coupe, le poids des métiers d’art, la lenteur aussi. Et il y impose vite une manière qui refuse la ligne pure comme religion obligatoire. Le volume gonfle, la broderie revient, la silhouette se met à citer l’histoire sans demander pardon. Le fameux “pouf”, qui lui reste collé à la peau, résume mal son travail, mais il dit au moins ceci : Lacroix n’a jamais eu peur de l’excès quand l’excès produit une forme.

La couture comme scène

Quand il lance la maison Christian Lacroix en 1987, le paysage parisien reçoit une décharge de couleurs, d’ornements et de références croisées. Le geste tranche avec l’idéal d’une élégance tenue au cordeau. Lacroix préfère les chocs de matières, les broderies, les imprimés, les fleurs, les citations déplacées, les jupes qui prennent de la place et les allusions historiques qui débordent. Les musées et les historiens de mode ont souvent résumé cela par un mélange de luxe, d’insouciance et d’artisanat. C’est juste, mais incomplet. Ce qui frappe surtout, c’est la dramaturgie. Chaque silhouette semble entrer en scène avant même de défiler. La couture, chez lui, ne sert pas à calmer le regard. Elle le met au travail.

On a souvent collé à Christian Lacroix l’étiquette des années 1980, avec ce que cela permet de condescendance facile. Trop de couleur. Trop de doré. Trop de théâtre. C’est oublier qu’il a aussi déplacé la couture en la reconnectant à des métiers, à des références savantes, à une idée très française de la main et de l’ornement. Le V&A rappelle qu’il a défini une part du look de cette décennie, avant de diriger aussi Pucci entre 2002 et 2005. Ce passage chez Pucci compte, parce qu’il montre qu’il savait dialoguer avec une autre histoire que la sienne. Non pas s’effacer, ce n’était pas vraiment le genre de la maison. Mais traduire. Et traduire, dans son cas, veut dire faire tenir ensemble archive, panache et usage contemporain, équilibre plus difficile qu’il n’en a l’air sur un cintre ou sous les projecteurs.

Après la maison, la scène entière

Le récit facile voudrait que tout s’arrête en 2009 avec les difficultés de la maison. Les faits racontent autre chose. Oui, l’entreprise est placée sous protection judiciaire en 2009, puis un plan de restructuration acte l’arrêt de la haute couture et du prêt-à-porter en interne, avec maintien d’activités sous licences. Oui, ce fut un choc, et Reuters décrit alors un dernier défilé haute couture monté avec l’aide d’amis et d’artisans travaillant gratuitement. L’image est restée. Elle est rude. Mais elle dit aussi ce que Lacroix représente dans ce milieu : moins un patron triomphant qu’un centre de gravité pour des ateliers, des brodeurs, des plumassiers, des mains rares. Le système a vacillé. Le vocabulaire du drame, pour une fois, n’était pas une coquetterie de mode.

Sauf qu’après cela, Christian Lacroix ne disparaît pas. Il se déplace vers un territoire qui lui allait peut-être mieux depuis le début : la scène. Le CNCS rappelle l’importance durable de son travail de costumier et de ses archives données au musée. La Comédie-Française montre, encore en 2025, que son dialogue avec Éric Ruf repose sur les images, les collages, les dossiers, les stocks réassemblés, les détails vus de près, presque comme dans un atelier de peinture appliqué au théâtre. C’est là que son goût pour le concret réapparaît le plus nettement. Un ruban, une posture, un tissu déjà vécu, une couleur trop sombre qu’un projecteur rouvre, un costume ancien repris pour un acteur d’aujourd’hui. Lacroix n’est jamais devenu minimaliste, heureusement pour lui et pour les autres. Il est devenu plus libre dans son terrain de jeu. Et l’exposition d’Arles annoncée pour 2026, centrée sur le dessin, confirme ce que son parcours disait depuis longtemps : chez lui, la mode n’a jamais été séparée du décor, ni le décor du récit.


Christian Lacroix : Du 4 juillet au 4 octobre 2026 – musée Réattu à Arles

Sources :