Sorti le 13 février 2026, Wuthering Heights arrive avec concept difficile à porter sans y laisser des plumes : “nouvel album” et “bande originale” pour le film d’Emerald Fennell, présenté le même jour. Charli XCX y tourne ostensiblement le dos à l’après-Brat en choisissant le décor gothique anglais, la pulsion et l’angle mort plutôt que la punchline. On entend une pop qui accepte d’être salie, râpée, parfois dissonante, sans cesser de vouloir accrocher l’oreille. Ce n’est pas un disque d’illustration, c’est un disque qui profite d’un film pour déplacer son propre centre de gravité.
Le film comme alibi, la pop comme arme
Dès “House” (avec John Cale), la musique refuse la politesse : voix cadrée au couteau, nappes abrasives, violons qui grincent, synthés qui claquent comme une porte qu’on referme trop fort. Ce n’est pas “sombre” au sens décoratif (pas de brume en plastique), c’est tendu, anguleux, presque industriel par endroits, avec cette manière très Charli XCX d’empiler heurts et refrains, de mettre un crochet pop au milieu d’un couloir mal éclairé. La présence de Cale n’est pas un caméo chic, plutôt une ombre portée, un rappel que le prestige peut aussi servir à rendre l’ensemble plus inquiétant, moins consommable.
Et puis il y a le dispositif, forcément : “soundtrack” signifie calendrier verrouillé, sortie arrimée à une date de cinéma, promo croisée, algorithmes ravis de pouvoir ranger ça dans plusieurs rayons à la fois (pop, “dark”, bande originale, nostalgie lettrée). Charli joue avec la case sans s’y laisser enfermer : le disque se tient même si l’on n’a pas vu le film, comme une réponse personnelle à une commande industrielle. Le marketing aime les ponts, l’album préfère les failles.
Des chansons qui mordent, même quand elles caressent
Ce qui frappe, c’est la façon dont les morceaux gardent une ossature mélodique tout en s’autorisant des gestes plus “sales” : drones, feedback, textures qui frottent. Apple Music le décrit sans détour : des “hooks” très francs contredits par des cordes qui bourdonnent et des éclats de bruit, comme si le disque sabotait lui-même sa propre facilité. On peut s’accrocher à “Chains of Love” ou “Dying for You” pour la ligne claire, puis se faire rattraper par un arrière-plan qui refuse de rester décoratif.
Le duo avec Sky Ferreira, “Eyes of the World”, fonctionne alors comme une scène à deux regards : celui qui veut encore croire à la chanson, et celui qui sait très bien comment elle se vend. L’invitation n’a rien d’un gadget “internet”, elle s’inscrit dans une logique de timbres et de tempéraments, une pop qui se parle à travers des vitres. Pitchfork rappelle d’ailleurs que cette collaboration s’inscrit dans le prolongement de leur histoire commune, mais ici l’enjeu n’est pas la nostalgie, plutôt la friction.
La bande originale qui refuse de rester à sa place
La presse anglaise insiste sur un point : Wuthering Heights “dépasse” son statut de bande originale, au risque, au passage, de faire de l’ombre au film qu’il est censé servir. C’est une drôle de bascule, presque un petit scandale poli : quand la musique devient le produit principal, l’image se retrouve reléguée au rôle de prétexte, d’écrin, de déclencheur. On peut y voir un calcul, ou une intuition très sûre de son époque : aujourd’hui, la valeur circule plus vite en streaming qu’en salle, et l’album peut précéder la scène, voire la remplacer.
Reste une ambiguïté féconde : ce disque est à la fois une échappée (hors du récit Brat, hors du pur format pop) et une intégration parfaite au grand manège des sorties synchronisées, des playlists “mood”, des conversations en ligne qui mâchent l’œuvre avant même qu’elle ait le temps de vieillir. Charli s’y montre très consciente, presque amusée par la mécanique, tout en la forçant à produire autre chose qu’un simple décor sonore. On ressort avec des refrains dans la bouche et du bruit sous les ongles, pas certain que ce soit confortable, et c’est justement là que ça tient.
Charli XCX : Wuthering Heights (Charli XCX inc – Atlantic recording Corporation) – Sortie le 13 février 2026
Sources
- The Guardian, critique de Wuthering Heights, 13 février 2026.
- Pitchfork, info sur “Eyes of the World” (feat. Sky Ferreira) et contexte du projet, 3 jours avant le 16 février 2026. (Pitchfork)
- Apple Music, fiche album et note éditoriale, 2026.







