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Paris Fashion Week 2026 : Berluti, l’art de ne pas défiler

Il y a, dans la mécanique de la Fashion Week, une tyrannie douce : exister, c’est passer sur un podium. Berluti, en janvier 2026, choisit un autre langage, celui d’une présence sans défilé, presque une disparition organisée. Au lieu de se plier au rite de la silhouette “vue” puis aussitôt dissoute dans le flux des images, la maison déplace le centre de gravité vers ce qu’elle sait faire depuis toujours : le cuir, la patine, la chaussure comme point d’ancrage, et la boutique comme scène réelle, non comme annexe commerciale.

Vogue décrit un preview chez Berluti, rue du Faubourg Saint-Honoré, pensé comme un “check-in” saisonnier plutôt que comme une rupture spectaculaire, une manière d’annoncer d’emblée le ton : continuité, ajustements, précision. Dans cette configuration, le vêtement n’est plus un argument de show, mais une proposition d’usage : un vestiaire qu’on approche à la bonne distance, à hauteur de main, loin de l’hystérie de la photo volée. La marque insiste sur une nouveauté qui dit beaucoup de l’époque : une série de bottes plus audacieuses, dont la Rombo (biker, mi-mollet), et une réinterprétation de l’Alessio en Chelsea boot, comme si Berluti cherchait, sans renier son élégance, une dureté contemporaine, cette “military mood” qui traverse le menswear en ce moment.

La patine : la couleur comme signature lente

Ce qui fait Berluti, au-delà du fantasme du “gentleman”, c’est cette idée que la couleur peut être un savoir-faire, pas un effet. Vogue revient sur les tonalités bijou (verts, rouges, bleus) et sur une patine “fiamma” appliquée à une veste à col mandarin, avec une pointe de cachemire rose poussiéreux : rien de tapageur, mais une singularité qui se lit dans la profondeur plutôt que dans le contraste. Et si l’on veut replacer ce vocabulaire dans une histoire plus longue, Berluti lui-même rappelle ses origines parisiennes (atelier fondé en 1929 après le parcours italien de son fondateur) et l’ADN artisanal de la maison.

L’“absence” de Berluti n’est pas seulement un caprice de calendrier ; elle a été formulée comme une orientation. Dès 2021, au moment du départ de Kris Van Assche, la maison expliquait vouloir “mener son propre rythme” et donner “liberté” à son calendrier de présentations, sans nommer de successeur. Cette logique s’est installée : en 2025, un article de la presse centré sur le CEO Jean-Marc Mansvelt note une maison sans directeur artistique, structurée en équipes (chaussure, cuir, mode) et recentrée sur ses icônes avec, déjà, la sneaker Shadow comme symptôme d’un Berluti très conscient de son socle retail.

De la collection au “moment” : la sneaker comme récit de semaine

Et puis, il y a le geste le plus parlant de janvier 2026 : au lieu d’une présentation classique, Berluti a organisé un cocktail à la galerie Lo Brutto Stahl autour d’une campagne pour la Shadow sneaker, photographiée par Roe Ethridge et réalisée par Beda Achermann, avec Rupert Everett, Mory Sacko et Charles Schumann comme visages. C’est une autre manière de faire Fashion Week : non pas la silhouette qui impose sa loi, mais l’objet — portable, reproductible, immédiatement lisible — qui circule comme image et comme produit. On peut y voir une capitulation devant le marketing ; on peut aussi y lire une lucidité : Berluti sait que, dans l’économie actuelle du désir masculin, la chaussure est parfois plus “centrale” que le look complet, plus stable que les narrations de vestiaire. Le vêtement, chez Vogue, reste présent — flight jacket brun “surprenant de légèreté”, shearling rouille “absurdement confortable”, Forestière réintroduite en version costume, pantalons plus amples — mais il gravite autour d’un point fixe : le pied, la semelle, la patine.

Ce que Berluti a offert à la Fashion Week de janvier 2026, c’est donc un contre-modèle : une maison qui refuse le spectaculaire comme obligation, et qui transforme sa semaine en système de présences : boutique, rendez-vous, événement, campagne. Une mode moins “vue” que vécue, moins criée que tenue. Et, au fond, une question posée au reste du calendrier : à quoi sert encore un défilé, quand l’élégance se joue parfois dans l’obstination d’un cuir bien patiné et la persuasion silencieuse d’une paire de bottes ?


Berluti : WebInstagramYoutubeLikedin

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