Il faut imaginer Beck non pas en train de “revenir”, mais de déplacer un projecteur. Everybody’s Gotta Learn Sometime (en streaming depuis le 29 janvier 2026, vinyle annoncé pour le 13 février) n’est pas un nouvel album au sens où l’industrie adore compter : c’est une petite collection de huit titres qui assume sa nature d’objet secondaire, et donc révélateur. Ici, pas de grand récit de renaissance, plutôt un tiroir entrouvert : reprises, contributions de bandes originales, raretés… et une chanson originale, “Ramona”.
La reprise comme camouflage, l’émotion comme preuve
Everybody’s Gotta Learn Sometime, reprise des Korgis, porte toujours son pouvoir discret : une ballade qui a appris à exister par procuration, notamment au cinéma. Beck l’avait enregistré pour la bande-son de Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), et c’est cette version — sombre, lente, presque décolorée — qui donne son nom au disque. Le geste dit beaucoup : Beck choisit une chanson déjà hantée par d’autres usages (film culte, playlists mélancoliques, concerts orchestraux), et la traite comme une pièce d’archive qu’on remonte à la main, sans restaurer la patine. La valeur, ici, n’est pas “nouvelle” : elle circule, portée par les écrans, les plateformes, et cette mémoire collective qui finit par confondre une reprise et un original.
“a lovingly curated collection of rarities, deep cuts and covers”
« une collection soigneusement composée de raretés, de titres discrets et de reprises. »
Le mini-album fonctionne comme une cartographie des rôles que Beck a acceptés hors de ses disques “officiels”. “Ramona” vient de Scott Pilgrim vs. the World (2010) ; “I Can’t Help Falling in Love” a circulé via une autre fiction qu’on a zappé ; “I Only Have Eyes for You” traîne une histoire d’art contemporain et d’installation muséale avant de trouver, enfin, une sortie physique.
On entend là un musicien qui sait que la discographie n’est plus l’unique colonne vertébrale : ce sont les commandes, les placements, les formats périphériques qui dessinent une silhouette. Et quand ces morceaux sont rassemblés, l’album n’est plus un “cycle” : c’est presque une salle de montage.
Chanter l’amour sans y croire tout à fait
Le thème est clair — l’amour, ses ruines, ses gentillesses tardives — mais Beck refuse l’emphase. Il préfère des chansons déjà chargées par d’autres voix : Lennon, Presley, Hank Williams, Caetano Veloso, Daniel Johnston. Le plus intéressant n’est pas la fidélité : c’est la manière dont Beck se place légèrement en retrait, comme s’il laissait la chanson parler et se contentait d’en régler la lumière. Même le choix des inédits annoncés comme “solo acoustic covers” dit cette esthétique de la proximité contrôlée : pas de grand décor, juste une voix, un cadre serré, et l’illusion d’un aveu.
Et puis il y a ce retour critique, presque ironique : James Warren des Korgis, racontant la longue vie de son morceau, glisse que sa version préférée est “the dark and brooding version Beck did” pour Eternal Sunshine. « la version sombre et sombrement couvante que Beck a faite ».
Beck, éternel bricoleur des sons
Né à Los Angeles en 1970, Beck Hansen s’est imposé dans les années 1990 par une écriture faite de collisions : folk et hip-hop, collage et chanson, nonchalance et précision. Figure à la fois d’auteur et de producteur, il a appris très tôt à habiter plusieurs industries en même temps : l’album rock, le studio pop, la culture du sample, puis les circulations par le cinéma et les commandes. Son œuvre alterne exubérance et dépouillement, grands disques et objets latéraux, comme s’il testait sans cesse la solidité des formats. Everybody’s Gotta Learn Sometime s’inscrit dans cette géographie : moins un “nouveau chapitre” qu’un regroupement signifiant, où l’on voit comment une carrière se fabrique aussi dans les marges — bandes-son, reprises, raretés devenues monnaies affectives.
Au fond, ce disque ressemble à une enveloppe trouvée dans un tiroir : pas une révélation, plutôt une manière de rappeler que, chez Beck, l’intime arrive souvent par des portes dérobées — un film, une reprise, un vinyle limité — et que cette pudeur, à force d’être répétée, finit par faire système : émouvante, oui, mais jamais complètement disponible.







