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Alexander McQueen, l’aiguille et le couteau

Il s’appelait Lee. Lee Alexander McQueen. Pas le génie inaccessible qu’on imagine, pas le mythe que les musées ont fini par encadrer — juste un gamin de l’East End de Londres, fils de chauffeur de taxi, qui avait la mode dans les mains avant même de savoir qu’il en ferait sa vie. Pour comprendre ce qu’il a accompli, il faut repartir du début : une ville, un quartier, des ciseaux, et une volonté de fer.

Les fondations : Savile Row et Central Saint Martins

Tout commence à 16 ans, quand Lee Alexander McQueen quitte l’école et se retrouve apprenti sur Savile Row, la rue mythique du costume sur mesure londonien. Il passe chez Anderson & Sheppard, puis chez Gieves & Hawkes, deux maisons où l’on ne plaisante pas avec la coupe. Là, il apprend l’essentiel : comment un vêtement doit tomber, pourquoi une épaule bien construite change tout, ce que signifie réellement “la perfection du détail”. Ce socle technique, très classique, très british, ne le quittera jamais. Mais McQueen n’en fera pas une carte de visite sage — il s’en servira comme d’un levier pour pousser les limites encore plus loin. Parce que pour vraiment bousculer les règles, il faut d’abord les maîtriser parfaitement.

Après avoir également travaillé pour des créateurs comme Romeo Gigli à Milan, il intègre la prestigieuse école d’art Central Saint Martins à Londres. Et pour son défilé de fin d’études, il ne choisit pas la facilité : sa collection s’intitule Jack the Ripper Stalks His Victims. Sombre, provocateur, ancré dans le Londres victorien le plus glauque, ce travail aurait pu rester confidentiel. Mais dans la salle ce jour-là se trouve Isabella Blow, styliste influente et figure incontournable de la mode britannique. Elle est immédiatement fascinée, achète plusieurs pièces et devient sa première grande alliée. C’est elle qui l’encourage, le propulse dans les bons cercles, et lui suggère même d’adopter le prénom “Alexander” — plus sonore, plus international. La relation entre les deux sera complexe, intense, presque fusionnelle, et la mort d’Isabella Blow en 2007 le bouleversera profondément.

Alexander McQueen : Une vision unique, une signature immédiatement reconnaissable

Ce qui frappe chez McQueen, c’est que ses vêtements racontent toujours une histoire. Pas un message publicitaire bien poli — une vraie dramaturgie, parfois dérangeante, souvent fascinante. On se souvient de ses fameux “bumsters”, ces pantalons taille ultra-basse qui ont choqué autant qu’ils ont influencé toute une génération de créateurs. On se souvient de ses corsets sculptés comme des armures, de ses robes qui semblaient tout droit sorties d’un conte gothique, de ses imprimés qui empruntaient autant à la nature sauvage qu’à l’histoire de l’art.

La beauté, chez McQueen, n’est jamais rassurante. Elle a quelque chose d’animal, de menaçant, d’irrésistible. Son romantisme est sombre, sa sensualité ressemble parfois à un avertissement. Et c’est précisément ce paradoxe — cette tension permanente entre la grâce et la brutalité — qui le rend si captivant, encore aujourd’hui.

En 1996, le groupe LVMH lui confie la direction artistique de Givenchy, l’une des maisons de couture les plus prestigieuses de Paris. Pour un gamin de Stratford, c’est à la fois une consécration et une épreuve. Le choc culturel est réel : Hubert de Givenchy lui-même critique publiquement ce choix dans la presse. L’univers feutré de la haute couture parisienne et l’énergie brute de McQueen ne se mélangent pas sans friction. Il reste pourtant cinq ans à ce poste, apprenant à naviguer entre les exigences d’une grande maison et sa propre vision artistique, avant de se consacrer entièrement à sa marque éponyme.

Des défilés qui ressemblent à du théâtre

C’est peut-être là que McQueen est le plus unique : dans sa manière de transformer un défilé en véritable expérience sensorielle et émotionnelle, où le vêtement n’est qu’une pièce parmi d’autres dans un dispositif beaucoup plus grand.

En 2001, sa collection Voss marque durablement les esprits. Les invités s’installent et se retrouvent face à une immense boîte rectangulaire aux parois en verre noir — opaque, mystérieuse. Pendant de longues minutes, ils ne voient rien. Ils se regardent eux-mêmes dans le reflet, un peu perdus, un peu ridicules. Puis la lumière s’allume, les parois deviennent transparentes, et le défilé commence. En quelques secondes, McQueen a retourné la situation : c’est le public qui était exposé, observé, jugé — pas seulement les mannequins. C’est une leçon sur le regard que nous portons sur la mode, sur les corps, sur ce que nous appelons “la beauté”. Personne ne l’avait formulée aussi clairement avant lui.

En 2009, avec Plato’s Atlantis, il franchit une nouvelle étape en diffusant son défilé en direct sur internet via la plateforme SHOWstudio, une première dans le monde de la mode. Des milliers de personnes à travers le monde peuvent regarder en temps réel ce qui se passe sur le podium, sans invitation, sans carton. La mode sort enfin de sa bulle réservée aux initiés. Là encore, la forme est indissociable du fond : la collection imagine un monde futur où la terre est submergée, où les corps humains mutent pour s’adapter — une vision sombre, presque prophétique, qui résonne différemment quinze ans plus tard.

Le 11 février 2010, Alexander McQueen est retrouvé mort à son domicile londonien. Il avait 40 ans. L’enquête conclut à un suicide. Il traversait une période de grande détresse, aggravée par la mort récente de sa mère, dont il était extrêmement proche. Sa disparition laisse un vide immense dans le monde de la mode, et une question sans réponse : jusqu’où serait-il allé ?

Deux ans plus tard, le Metropolitan Museum of Art de New York lui consacre une exposition rétrospective, Savage Beauty, qui devient l’une des plus visitées de l’histoire du musée. Les visiteurs font la queue pendant des heures pour voir ces vêtements immobiles qui semblent pourtant encore vibrer d’une énergie folle. McQueen n’aimait pas la mode pour ce qu’elle représentait socialement. Il l’aimait pour ce qu’elle permettait de dire — sur le corps, sur la violence, sur la beauté, sur la fragilité humaine. Et ce qu’il a dit, il l’a dit comme personne d’autre.


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