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Simone Rocha ouvre un nouveau chapitre

Simone Rocha revient dans l’actualité mode : en juin 2026, elle présentera à Florence, à Pitti Uomo, son premier défilé masculin autonome. Le moment important, parce qu’il déplace une créatrice longtemps associée à une féminité troublée, perlée, romantique, vers un territoire qu’elle travaillait déjà en bord de scène depuis 2023. Rocha, née à Dublin et installée à Londres, n’a pourtant rien d’une créatrice qui change de cap pour occuper le terrain. Elle avance plutôt par vagues successives, sans lâcher ses obsessions de départ : le corps, la protection, le rite, l’enfance avec des vêtements souvent sensibles mais parfois un peu inquiétants.

Dublin, Londres, et une entrée sans bruit inutile

Simone Rocha est née à Dublin, fille du designer John Rocha, puis elle a étudié à Central Saint Martins avant de passer par Fashion East au moment de lancer sa marque au tournant des années 2010. La biographie existe, bien sûr, mais il n’explique pas tout. Ce qui compte davantage, c’est la vitesse à laquelle elle a imposé une silhouette identifiable. Chez elle, la robe n’est jamais seulement jolie. Elle a du poids, du volume, du tulle, des perles, des rubans, des broderies, mais aussi une façon très précise de tenir le corps, comme si la délicatesse devait toujours se défendre un peu. Très tôt, la presse britannique et américaine a vu dans ce mélange une signature à part. Pas une humeur. Une grammaire.

Rocha a aussi construit son monde sans se laisser absorber trop vite par une grande maison. C’est devenu suffisamment rare pour être noté sans violon derrière. Dans un entretien au Guardian en février 2025, elle disait encore tenir à l’indépendance de sa marque, malgré les avances de groupes plus grands. Cela éclaire son parcours. Ses vêtements donnent souvent l’impression de venir d’un lieu très personnel, mais jamais replié sur lui-même. Les références glissent entre folklore, art, uniformes, catholicisme, adolescence, maternité, fête, deuil. Le tout sans dissertation. Un col rond, une manche gonflée, une chaussure lourde, un nœud trop sage pour être tout à fait sage, et le regard comprend.

Une féminité qui ne demande pas pardon

Ce qui rend Simone Rocha immédiatement reconnaissable, c’est sa manière de traiter la féminité comme une matière instable. Chez d’autres, le nœud, la dentelle, la fleur ou la perle deviennent vite des signaux dociles. Chez elle, non. Le Guardian résumait cela en 2025 comme une féminité qui relève moins du conservatisme que de la torsion, du jeu, de la manipulation des codes. Ses silhouettes peuvent sembler tendres à distance, puis plus tranchantes de près. Un cardigan rose passe sur un soutien-gorge noir à sequins. Une robe de cérémonie porte quelque chose du reliquaire. Une paire de Crocs arrive bardée de perles et de pics, comme si le laid, le pratique et le précieux avaient fini par partager le même trottoir.

Cette tension a tenu sur la durée, ce qui est plus difficile que de réussir trois saisons. En 2021, sa collaboration avec H&M n’a pas seulement recyclé des succès d’archives. Elle a servi de concentré très lisible de ses codes, élargi au vestiaire masculin, à l’enfant et aux accessoires, avec l’idée assumée d’un monde complet plutôt que d’une capsule polie pour la caisse. En 2024, son passage chez Jean Paul Gaultier pour la haute couture a déplacé ce monde vers Paris et l’atelier, sans le vider de sa substance. Corsetterie, crochet irlandais, tulle, épines, fleurs de porcelaine, silhouettes de mariée et de veillée : Rocha y a injecté son vocabulaire au lieu d’endosser un costume d’invitée modèle. C’est mieux ainsi. Les maisons qui reçoivent des créateurs pour les lisser obtiennent souvent exactement ce qu’elles méritent : presque rien.

Le rite, le défilé, puis l’ouverture du vestiaire masculin

Ses défilés récents montrent aussi une créatrice qui n’a pas l’intention de se résumer à une esthétique de “jolie fille bizarre”, formule paresseuse qui a longtemps collé à son travail. À Londres en février 2025, son show à Goldsmiths’ Hall a réuni un casting où figuraient notamment Alexa Chung, Fiona Shaw, Andrea Riseborough et Bel Powley, signe d’une maison qui fonctionne moins comme une marque à égéries que comme un cercle élargi d’alliées et de présences. En septembre 2025, alors que Londres cherchait un second souffle, Vogue relevait encore la place centrale de Rocha dans cette énergie très féminine, très londonienne, capable de mélanger romantisme, excès et pragmatisme. Elle continue d’ailleurs à montrer à Londres, expliquant qu’elle y fait encore ses meilleurs défilés. C’est une phrase simple. Dans ce milieu, c’est presque de la dissidence.

La vraie nouveauté, pourtant, passe par l’homme. Rocha avait introduit son premier look masculin sur podium en 2023. En mars 2026, Vogue a annoncé qu’elle présenterait à Pitti Uomo, en juin, son premier défilé masculin autonome. Elle y parle d’une “beautiful masculinity”, d’un vestiaire où la texture, l’artisanat et une certaine idée de la féminité ne sont pas traités comme des intrus. Le mouvement paraît logique. Depuis longtemps, son travail ne sépare pas franchement les registres. Il préfère les glissements : une veste stricte sous des fleurs, un short ample avec des perles, une tension entre douceur, couture et uniforme. Le portrait, au fond, tient là. Simone Rocha fabrique des vêtements qui ont l’air de sortir d’un conte, puis elle leur donne de vraies semelles pour marcher dans le présent.


Simone Rocha : Site officiel