Grand Palais, fin de défilé Chanel : une silhouette arrive, puis un détail craque. Pas un accident, plutôt une respiration. Awar Odhiang a ce truc rare dans la mode : elle suit la ligne, et soudain la ligne la suit.
La finale, et ce qui déborde
On voit d’abord la mécanique : la musique, les rangées, la lumière propre. Puis Awar Odhiang clôt le show, et elle fait ce que la plupart évitent comme une tache sur un tailleur clair : elle laisse paraître quelque chose. Elle sourit, elle bouge, elle sort du couloir prévu, elle finit par rejoindre Matthieu Blazy et l’enlacer. La scène devient virale parce qu’elle ressemble à une erreur de protocole, alors que tout est protocole. Elle dira que le moment n’était pas écrit, qu’on lui a laissé “son moment”. Il y a là une idée simple : une mannequin peut être autre chose qu’une surface neutre, même trente secondes. Et c’est précisément ce que la mode vend sans trop le supporter.
Ce final a aussi un poids symbolique, parce qu’il arrive chez Chanel, maison qui adore l’histoire quand elle reste bien rangée. Vogue rappelle qu’Odhiang est l’une des rares femmes noires à avoir fermé un défilé Chanel dans l’histoire de la maison. Là encore, l’ironie est facile : il faut un “moment” pour que ça se voie. Mais l’intérêt n’est pas dans le compteur. Il est dans le contraste entre l’ordre impeccable du show et cette joie un peu trop humaine pour le décor. Ce qui frappe, c’est que ça ne casse rien : ça révèle juste le carton-pâte. La mode adore les émotions, tant qu’elles restent cadrées à l’intérieur du cadre.
Calgary, loin des flashs
Le récit d’Odhiang, lui, commence loin des capitales. Elle naît dans un camp de réfugiés en Éthiopie, dans une famille sud-soudanaise qui a fui la guerre, avant une installation au Canada, d’abord en Saskatchewan puis à Calgary. Rien de romanesque à forcer : c’est un déplacement, puis un autre, puis l’idée d’une vie normale. Et cette normalité, elle la raconte souvent comme un endroit sans mode, sans “destin”, sans miroir flatteur. Russh rapporte ses mots sur Moose Jaw, la sensation d’être à part, et l’absence de modèles auxquels se raccrocher. C’est peut-être là que se forme ce mélange curieux : une présence très calme, et une intensité qui monte quand on ne l’attend plus.
La découverte, elle aussi, sonne banalement : un job, un lieu de passage, quelqu’un qui repère. Wikipédia, en s’appuyant sur des sources citées, évoque un repérage alors qu’elle travaille dans un Old Navy à Calgary, et une signature avec Mode Models International comme agence “mère”. Le reste accélère, comme toujours : les agences, les villes, les saisons qui s’empilent. Models.com la place dans ses classements et la suit au fil des votes “Model of the Year”, ce thermomètre interne au milieu. Rien de très poétique, mais c’est ainsi que le système valide une trajectoire : par accumulation. Et Odhiang, justement, sait accumuler sans disparaître.
La singularité : tenir, puis déplacer
On pourrait réduire Awar Odhiang à une “grande saison” et à une vidéo. Ce serait pratique, donc faux. Vogue France l’a rencontrée fin 2024 en la présentant comme l’une des mannequins les plus sollicitées sur la Fashion Week printemps-été 2025, de New York à Paris. Ce volume dit quelque chose : on l’appelle beaucoup, parce qu’elle tient les vêtements, parce qu’elle tient la cadence, parce qu’elle tient l’image. Mais sa singularité se niche ailleurs, dans un micro-décalage. Sur un podium, elle ne surjoue pas : elle pose un tempo. Et quand elle “dérape”, ce n’est pas un gag, c’est une façon de rappeler qu’il y a un corps sous le tissu.
Son image éditoriale joue aussi sur ce double registre : solennité de statue, et familiarité immédiate dès qu’elle marche dehors, capuche ou blouson sur l’épaule. Models.com et Vogue l’installent autant sur les podiums que dans ces récits de “street style” où l’on feint de l’attraper au vol. Même les moments très balisés finissent par la laisser passer : son apparition au Victoria’s Secret Fashion Show 2024 est documentée par son agence. Et puis il y a ces images plus calmes, presque à contre-emploi, comme cette série Vogue dans les Rocheuses canadiennes avec sa famille : grands espaces, vêtements de luxe, et un décor qui n’en a rien à faire. Au fond, Odhiang ne “casse” pas le système. Elle trouve juste, de temps en temps, une fente où glisser un peu de vie. La question est simple, et elle reste là : combien de fentes la mode peut-elle tolérer avant de refermer la porte ?
Sources :
- Vogue – I Was Floating on Top of the Moon!” Awar Odhiang on Her Fully Unscripted Moment at Matthieu Blazy’s Chanel Debut
- Vogue France – Rencontre avec Awar Odhiang, la mannequin qui a le plus défilé à la Fashion Week printemps-été 2025
- Models.com – Awar Odhiang – Model Profile – Photos & latest news
- South China Morning Post – Meet Awar Odhiang, the model who just went viral after Chanel’s Paris Fashion Week show
- Russh – Awar Odhiang is the model who stole the show at CHANEL SS26
- Mode Models International – Awar Odhiang walks Victoria’s Secret Fashion Show 2024
- Vogue – Wild at Heart: Awar Odhiang and Family Find Their Chic in the Canadian Rockies






