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Chez Maison Margiela, le vêtement parle encore

Maison Margiela redevient un sujet d’actualité nette en 2026. La maison fondée à Paris en 1988 par Martin Margiela a changé de main il y a un peu plus d’un an, avec l’arrivée de Glenn Martens à la direction créative le 29 janvier 2025, après le départ de John Galliano. Depuis, tout se lit autrement : les quatre points blancs, les masques, la couture dite Artisanal, la Tabi, le goût du vêtement retourné comme une preuve. Maison Margiela n’est plus seulement une archive vivante de la mode radicale ; c’est une maison qui doit montrer comment survivre à son propre mythe sans le transformer en logo décoratif.

Une maison qui a commencé par effacer le visage

Maison Margiela s’est construite sur un geste simple, presque sec : retirer le visage de l’auteur pour laisser le vêtement prendre toute la lumière. La maison naît à Paris en 1988, portée par Martin Margiela, avec des codes qui vont devenir des signes de reconnaissance plus que des signatures au sens classique : l’étiquette blanche fixée par quatre points visibles, le système numérique des lignes, les blouses blanches de l’atelier, les coutures laissées apparentes, les doublures déplacées, les morceaux du vêtement exposés au lieu d’être cachés. Cette grammaire n’a jamais demandé d’être aimée tout de suite. Elle demandait autre chose : regarder de plus près. Le vêtement n’y promet pas une allure, il montre sa fabrication, son accident, sa reprise. La maison a aussi tenu à l’anonymat de son fondateur, longtemps absent des saluts et rare dans la presse, comme si la mode pouvait encore exister sans théâtre de personnalité. C’est ce retrait qui a fait école, puis cliché, puis de nouveau question.

Ce qui reste frappant, avec le recul, c’est la précision physique de cet univers. Chez Margiela, le blanc n’est pas propre, il est clinique, repeint, frotté, parfois presque sale. Les vêtements semblent avoir vécu avant d’arriver sur le portant. La Tabi, inspirée de la chaussette japonaise fendue, a fini par devenir un objet de circulation massive, mais son choc initial venait d’ailleurs : un pied séparé, donc une silhouette légèrement dérangée, donc une démarche qui n’est jamais tout à fait sage. Le Metropolitan Museum rappelle d’ailleurs que Martin Margiela en a repris le motif saison après saison entre 1989 et 2009. C’est un bon résumé de la maison : répéter, oui, mais en déplaçant le sens. Même aujourd’hui, les quatre points blancs fonctionnent comme un signal discret, presque obstiné, dans un marché qui préfère d’ordinaire hurler son nom.

Galliano a rouvert le théâtre, sans effacer le laboratoire

Quand John Galliano arrive chez Maison Margiela, la maison change de régime visuel. Le système demeure, mais il retrouve du drame, du récit, de la nuit. Cela a culminé avec la collection Artisanal printemps 2024, montrée sous le pont Alexandre III à Paris, dans un décor d’« underbelly » urbain baigné par la lumière de la première pleine lune de l’année, selon la présentation officielle de la maison. Cette collection a remis Margiela au centre du débat culturel bien au-delà du cercle mode. La presse y a vu une secousse de la couture, parfois même un basculement d’époque. On se souvient des tailles serrées, des matières qui semblaient sorties d’un bar humide à la fin d’une nuit trop longue, des visages travaillés comme des masques de cire, du plastique, de la dentelle, du bruit des traînes sur le sol. Galliano n’a pas corrigé Margiela ; il l’a contaminée par l’excès.

C’est là toute l’ambivalence de cette période. D’un côté, Galliano a offert à Maison Margiela une visibilité presque pop, ce qui est paradoxal pour une maison née contre la personnification de la mode. De l’autre, il a ravivé ce qu’il y avait de plus exigeant dans son vocabulaire : le corps transformé, la main, le faux pauvre, le vrai travail, la couture comme hallucination concrète. Son départ, annoncé à la fin de 2024 selon plusieurs médias spécialisés, a donc laissé derrière lui une maison à la fois relancée et embarrassée par son propre sommet. Après un tel moment, il faut reprendre la parole sans imiter, et surtout sans effacer. Le problème n’est pas esthétique. Il est presque acoustique. Comment parler après un vacarme pareil sans tomber dans le mutisme chic, ce vieux piège des maisons patrimoniales.

Glenn Martens arrive avec le dossier le plus ingrat de la saison

Le 29 janvier 2025, OTB a officialisé la nomination de Glenn Martens à la direction créative de Maison Margiela. Le choix n’avait rien d’absurde. Martens est belge, formé à Anvers, comme Martin Margiela ; il a travaillé chez Jean Paul Gaultier pour la couture, et sa propre langue formelle sait manier le volume, le collage, l’usure, le faux luxe et les surfaces instables. Mais la logique biographique ne suffit jamais. Il fallait prouver qu’il ne venait pas rejouer l’héritage belge comme un bon élève trop appliqué. Son premier défilé Artisanal, présenté à Paris le 9 juillet 2025, a donc été lu comme un test grandeur nature. Et le test était brutal : entrer chez Margiela par la couture, c’est entrer par le cœur nucléaire de la maison.

Martens a répondu en choisissant le terrain de l’architecture et de la matière. La maison décrit cette collection Artisanal 2025 comme fondée sur les structures de la Flandre et des Pays-Bas, avec des silhouettes verticales, des références aux façades gothiques, des collages d’intérieurs palatiaux et des matériaux modestes réappropriés. Les comptes rendus ont insisté sur les papiers décollés, les murs comme peaux, les figures masquées, les surfaces brunies, la sensation de voir des corps sortir du décor au lieu de simplement le traverser. C’était une manière habile de revenir au système Margiela sans singer la période Galliano. Moins cabaret nocturne, plus apparition murale. Moins drame charnel, plus hantise textile. La maison n’y retrouvait pas son innocence, évidemment ; elle retrouvait un chantier. Et c’est sans doute plus juste.

Ce que Maison Margiela vend vraiment, ce n’est pas seulement une chaussure

On réduit souvent Maison Margiela à quelques objets facilement identifiables. La Tabi, bien sûr. Les quatre points. Le sac 5AC. Le masque. C’est pratique, mais un peu court. Ce que la maison a mis en circulation, au fond, c’est une discipline du regard : voir l’envers, accepter la couture, comprendre qu’un vêtement puisse conserver sa suture, sa mémoire et son défaut au lieu de les lisser. La ligne Artisanal, que la maison rattache à ses origines en 1989 et qu’elle présente comme sa haute couture, résume bien cette obstination. Maison Margiela est membre permanent de la Chambre Syndicale de la Haute Couture depuis 2012, et ce statut a fini par institutionnaliser une maison née contre l’évidence institutionnelle. Le paradoxe est parfait. Il a même quelque chose d’assez français : l’avant-garde finit toujours au musée, puis revient hanter la rue.

En 2026, la question n’est donc pas de savoir si Maison Margiela reste influente. La maison continue de croître, OTB indiquant une progression de 8,4 % en 2025, tout en multipliant les projets culturels et les extensions de présence. La vraie question est plus sèche : que fait-on d’une maison dont chaque code a été copié, digéré, commercialisé, puis renvoyé en circulation comme simple signe de distinction. Margiela a gagné la bataille historique. C’est presque un problème. Une fois que tout le monde a appris à parler sa langue, il faut retrouver l’accent, le silence, la coupe exacte, l’étrangeté matérielle. Glenn Martens hérite de cette difficulté précise. Il ne s’agit pas de préserver un mausolée, ni d’organiser une cure de jouvence. Il s’agit de rendre au vêtement sa capacité de déranger sans cesser d’être porté. C’est moins spectaculaire qu’un mythe. C’est plus dur.


Maison Margiela : Site officiel

Sources :

  • OTB GroupMaison Margiela – 2025
  • OTB GroupOTB presents its 2025 full-year results – 2026
  • WWDGlenn Martens Is Maison Margiela’s New Creative Director – 2025
  • Maison MargielaCollection Artisanal 2025 – 2025
  • Maison MargielaThe 12 Days of Margiela – Titre non disponible
  • Maison MargielaOur House – Titre non disponible
  • Maison MargielaSpring Summer 2024 Artisanal Collection – 2024
  • VogueThe John Galliano Show My Generation Has Been Waiting For – 2024
  • VogueThe buzziest fashion moments that defined 2024 – 2024
  • VogueMaison Margiela Fall 2025 Couture Collection – 2025
  • The Metropolitan Museum of ArtMaison Margiela – Shoes – French – Titre non disponible
  • The Metropolitan Museum of ArtMaison Margiela – Ensemble – French – Titre non disponible
  • Vogue UKThe Elusive Martin Margiela Is Starring In A New Documentary – 2020