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Balenciaga, la coupe et le scandale

Balenciaga naît en Espagne, s’invente à Paris en 1937, ferme en 1968, puis revient par vagues. Au centre, une idée tenace : le corps n’est pas un prétexte, c’est une structure à déplacer. Le reste — propriétaires, directeurs artistiques, polémiques — n’a fait que tester la solidité de cette forme.

San Sebastián, puis Paris : une maison déplacée

Balenciaga commence au bord de l’Atlantique, dans une Espagne encore mondaine. Kering situe l’ouverture de la première boutique à San Sebastián en 1917, quand d’autres sources retiennent 1919 comme date de fondation. Le détail compte moins que le geste : une maison de couture d’abord locale, avec des adresses aussi à Madrid et Barcelone, avant la bascule. La guerre civile espagnole coupe court, et Cristóbal Balenciaga installe sa maison à Paris. Août 1937, avenue George V : première présentation parisienne, imprégnée d’Espagne, mais taillée pour une capitale qui veut du nouveau. Le récit est souvent raconté comme une fuite, mais on peut aussi le lire comme un déplacement stratégique : changer de scène pour changer d’échelle. La couture, ici, devient un langage international, sans perdre son accent. Et Balenciaga commence à être moins un atelier qu’une griffe.

La suite a un côté paradoxal : une maison devenue parisienne reste traversée par son origine. Les biographies et institutions culturelles insistent sur une exigence technique presque maniaque, et sur une manière d’installer la modernité sans la nommer. Le vêtement n’imite pas le monde, il le corrige : il redessine le dos, déplace la taille, change l’idée même d’une épaule. Cette approche fait de Balenciaga une référence de coupe, plus qu’un producteur de tendances. Et c’est précisément ce qui rend la maison difficile à “résumer” en une image simple. On peut y voir de la pureté ; on peut y voir un entêtement. Dans les deux cas, ça résiste au commentaire facile.

Le corps comme volume : l’âge d’or, puis le geste de fermeture

Le Balenciaga historique n’est pas un romantisme, c’est une construction. Le Victoria & Albert Museum rappelle que ses silhouettes architecturales, son usage de matériaux nouveaux et son approche du patronage ont marqué durablement la mode. Kering parle d’une maison qui joue sur les proportions, avec des tailles qui descendent, des volumes exagérés, des formes qui tiennent toutes seules. À l’œil, c’est une sensation d’équilibre instable : le vêtement semble flotter, mais il est tenu par une logique dure. Ce contraste a fait école, justement parce qu’il ne dépendait pas d’une époque précise. Balenciaga ne “décore” pas, il organise. Et quand on organise trop bien, on finit par rendre les autres bruyants. C’est peut-être pour ça que la légende a collé.

1968, Cristóbal Balenciaga ferme sa maison. Le V&A insiste sur ce point comme une coupure nette, suivie de sa mort quelques années plus tard. La fermeture ressemble à un refus de compromis : arrêter plutôt que diluer. On peut y lire un geste d’artiste, mais c’est aussi un geste d’artisan : quand les conditions changent, l’atelier ne suit pas forcément. La mode, elle, ne s’arrête jamais ; elle recycle, elle cite, elle plagie parfois. Balenciaga devient alors une influence sans maison active, un nom dans les marges, une grammaire qu’on reprend sans toujours la comprendre. Et ce vide fabrique un mythe très pratique : tout le monde peut y projeter sa propre idée du “grand couturier”.

1986–2026 : résurrection, spectacle, puis changement de ton

La marque revient par l’industrie, pas par la nostalgie. La relance arrive en 1986 avec l’acquisition par le groupe de parfums Jacques Bogart, puis le lancement d’une ligne de prêt-à-porter en 1987. Ensuite, les directions artistiques s’enchaînent, avec un moment charnière : Nicolas Ghesquière est nommé en 1997, et la maison retrouve une centralité créative. En 2001, Balenciaga entre dans l’orbite de Kering. Le luxe moderne adore ce montage : une archive, un groupe, et un designer pour faire tenir l’ensemble. Mais Balenciaga n’est pas une marque facile à gérer, parce que son ADN n’est pas un logo ; c’est une manière de couper. C’est plus lent, donc plus fragile.

Avec Demna, nommé en 2015, Balenciaga devient aussi une machine à images, parfois brillantes, parfois agressives. La maison revient à la haute couture en juillet 2021, après plus de cinquante ans, et Reuters décrit un défilé qui mêle silhouettes “œuf” et signes contemporains, comme si l’archive devait passer par le présent pour rester lisible. Puis vient 2022 : une campagne publicitaire provoque un choc, Balenciaga s’excuse, et Reuters comme le Guardian rapportent l’ampleur de la crise et le retrait des visuels. En 2024–2025, Kering change la direction exécutive de la maison, puis annonce un nouveau directeur artistique : Pierpaolo Piccioli, effectif au 10 juillet 2025, pour succéder à Demna parti chez Gucci. La transition dit quelque chose de simple : après le bruit, on réessaie la coupe comme langage principal. Balenciaga, en 2026, ressemble à une maison qui cherche encore le bon volume… pas seulement sur un manteau, mais dans l’espace public.


Balenciaga : Site officiel

Sources :

  • KeringTitre non disponible – 2026
  • Victoria and Albert MuseumIntroducing Cristóbal Balenciaga – 2024
  • ReutersBalenciaga makes striking comeback in couture show – 2021
  • ReutersBalenciaga designer, CEO apologize for ad campaign featuring children – 2022
  • The GuardianBalenciaga apologises for ads featuring bondage bears … – 2022
  • KeringKering appoints new CEOs at Saint Laurent and Balenciaga – 2024
  • ReutersKering names Pierpaolo Piccioli new creative director of Balenciaga – 2025
  • KeringPierpaolo Piccioli appointed Creative Director of Balenciaga – 2025
  • WikipediaBalenciaga – 2026
  • WWDTimeline: Looking Back at Balenciaga’s Storied Past – 2015