Julian Klausner arrive à la paris Fashion Week avec une situation rare : une maison aimée, déjà structurée, donc difficile à “relancer” sans l’abîmer. Vanity Fair le présente à la veille de ce show comme un créatif de 34 ans, déjà engagé dans un rythme serré, et insiste sur l’idée qu’il n’hérite pas d’un champ de ruines. La FHCM rappelle le cadre : Dries Van Noten a présenté sa dernière collection en 2024, et Klausner a débuté comme directeur créatif sur le runway femme en mars 2025. On ne regarde donc pas un “premier essai”, mais une manière de tenir la route sans changer de voiture. Le défilé choisit un décor de lycée et une idée de miroir, deux objets qui parlent de regard social, pas de rêve. C’est une entrée en matière sèche, presque utile, comme si la maison voulait reprendre l’avantage sur l’image.
Continuer sans faire semblant de recommencer
Le discours de succession, Dries Van Noten en a déjà trop entendu pour en rajouter. La page FHCM est nette : la maison dit 1986 pour la création, 2024 pour la dernière collection de Dries, puis nomme Julian Klausner comme directeur artistique. Le site officiel précise aussi un point factuel simple : nomination en décembre et première collection femme présentée le 5 mars 2025. Cette précision de date évite les formules brumeuses du type “nouveau chapitre”, et tant mieux, on n’est pas obligé d’y croire. Vanity Fair insiste sur un autre élément : Klausner est “handpicked”, choisi par Van Noten, ce qui réduit l’espace pour la posture de rupture. C’est le genre de protection qui rassure les fans et enferme le créatif dans une marge étroite. On l’observe vite sur le runway : pas de manifeste, pas de drapeau planté dans le décor. Le geste est plus fin : déplacer légèrement l’équilibre, sans renverser la syntaxe. Et quand une maison a une syntaxe aussi reconnaissable, c’est souvent la seule stratégie raisonnable.
Ce qui se joue là n’est pas une question d’audace, mais de méthode. Klausner arrive après un fondateur dont le style s’est longtemps confondu avec une certaine idée de “porter du beau” sans devenir déguisement. Vanity Fair souligne qu’il hérite d’une marque “thriving”, donc d’un public exigeant qui sait distinguer la continuité de la copie. Le risque n’est pas de choquer, c’est d’ennuyer par prudence, ou de trahir par nervosité. La vitesse des saisons n’aide pas : cinquième show en un an, dit Vanity Fair, et l’expression a l’air anodine jusqu’à ce qu’on imagine la fatigue des ateliers et l’usure des idées. Dans ce contexte, revenir à des formes lisibles, à des objets clairs, peut ressembler à un repli. Mais c’est aussi une manière d’éviter la panique, et la mode contemporaine ressemble souvent à un grand concours de panique bien éclairé. Ici, on sent une retenue, et cette retenue devient le style du moment. Le calme, à Paris, est presque un effet spécial.
Lycée Carnot, le miroir comme dispositif
Le défilé se situe au Lycée Carnot, et ce détail compte parce qu’il impose une sociologie immédiate. Un lycée, ce n’est pas un musée, ce n’est pas un hangar, ce n’est pas une “expérience immersive” : c’est un lieu où l’on apprend le regard des autres. Vogue décrit à l’entrée du podium un miroir du sol au plafond, présenté comme un écho à un show de la maison vers 2009. Le miroir n’est pas là pour faire joli, il met le public au travail : chacun se voit avant de voir les vêtements. Le décor raconte quelque chose de simple : l’identité se fabrique sous surveillance, et la mode est l’un des outils de ce bricolage. Le choix est malin parce qu’il reste concret, sans symbolisme boursouflé. Et puis un miroir, dans un défilé, ne ment pas longtemps : il renvoie aussi les tics, les effets, les facilités. C’est une façon de se mettre soi-même au pied du mur, sans se vanter de l’avoir fait.
Le lycée, c’est aussi l’uniforme, donc la silhouette comme contrainte. Vogue Runway décrit un départ très “preppy”, avec duffle-coat, chemise-cravate, blazer, soit un vocabulaire scolaire immédiatement lisible. C’est une entrée qui calme les choses : on comprend où l’on est, on comprend ce qui est en jeu, on comprend la règle. Ensuite, la règle se fissure, mais elle reste la règle, ce qui évite l’impression de collage gratuit. Le miroir à l’entrée, lui, fait son travail de garde-fou : si le vêtement devient trop “costume”, il se trahit dans le reflet. On est loin de la nostalgie sucrée, plus proche d’un malaise précis, celui des codes qu’on porte avant de les choisir. Le décor n’explique rien, il cadre, et c’est souvent ce qu’un bon décor devrait faire. La question devient alors : comment sortir de l’uniforme sans perdre la tenue. C’est exactement l’endroit où Dries Van Noten a toujours été bon, à condition de rester dur sur la coupe.
Uniforme fissuré, grunge cadré
Vogue Runway raconte la bascule : aux bases scolaires répondent des carreaux grunge, des motifs de natures mortes du XVIIe siècle parfois pixelisées, des varsity jackets, du denim déconstruit. On voit là une adolescence stylisée, oui, mais pas “jeune” au sens marketing, plutôt jeune au sens embarrassé, contradictoire, entêté. Les imprimés et les textures viennent heurter le vestiaire propre, comme une tache sur une chemise blanche, sauf que la tache est volontaire et très travaillée. Le grunge, ici, n’est pas un folklore ; il est tenu par une construction précise, ce qui le rend presque plus cruel. Le pixel, surtout, évite la poésie : il rappelle l’image, l’écran, le fait que beaucoup de regards sur la mode passent désormais par des fragments. Klausner semble accepter cette réalité sans la fétichiser. L’adolescence du show n’est pas un thème, c’est une mécanique : essayer, superposer, se rater, recommencer. Et tout ça sans jamais lâcher totalement la structure, parce qu’à ce niveau de maison, lâcher la structure revient à lâcher le produit.
Les plus belles réussites sont celles où le mélange garde une logique d’atelier. Vogue cite une veste collégienne portée avec une jupe montée en rubans brodés, puis un manteau jacquard bronze avec manches en maille côtelée. Le contraste est évident, mais il n’est pas paresseux : il passe par des coutures, des assemblages, une idée de main, donc par du temps. Un autre exemple donné par Vogue va dans le même sens : une veste en denim associée à une jupe dont l’effet “pixel” revient en fil de soie, sequins et perles de verre. On n’est pas dans l’ornement comme poudre aux yeux, plutôt dans l’ornement comme preuve de contrôle. Le danger d’un tel show serait de devenir un inventaire d’effets, et le lycée aurait alors l’air d’un décor plaqué. Ici, la contrainte scolaire empêche le défilé de partir en roue libre. La silhouette reste identifiable, même quand la surface s’énerve. C’est une violence polie, exactement le registre qui sied à Dries Van Noten quand il veut être moderne sans devenir cynique.
Portabilité, ou l’anti-déguisement
Il y a une phrase implicite que Vogue Runway laisse entendre en décrivant des pièces “solides” qu’on peut imaginer hors podium : la maison refuse de se transformer en pur générateur d’images. Ce n’est pas une morale, c’est une économie de la crédibilité. Dries Van Noten a bâti une partie de son prestige sur l’idée qu’un vêtement peut être intense sans être impraticable. Dans une saison où beaucoup de collections semblent conçues d’abord pour le zoom des téléphones, garder une botte, un pull, une veste qui “tient”, devient presque une position. Ce n’est pas héroïque, c’est pragmatique, et c’est peut-être ce qui manque à pas mal de shows actuels. Klausner paraît le comprendre : il ne renonce pas aux surfaces, il les arrime à une architecture lisible. Et le lycée, encore une fois, sert à rappeler que le vêtement se mesure aussi à sa capacité à supporter une journée, pas seulement une photo. Le film mis en ligne à 17 h prolonge cette logique : la maison veut l’image, mais elle la distribue après le passage, comme un second temps, pas comme une substitution. Tout cela donne un show qui tient par la cohérence, pas par l’effet.
Le miroir, à la fin, reste l’image la plus juste. On entre, on se voit, on sort, on se revoit, avec des vêtements entre les deux. Klausner ne cherche pas à effacer Van Noten, et il ne cherche pas non plus à se cacher derrière lui, ce qui est plus difficile qu’on ne le dit. Les sources officielles posent un cadre simple, et le défilé s’y tient : continuité assumée, déplacement mesuré. Vogue Runway, lui, enregistre le résultat : un uniforme fissuré, du grunge cadré, des motifs savants rendus rugueux par le pixel, et ce mélange maison qui reste une discipline. Vanity Fair ajoute le contexte humain : un créatif jeune, déjà installé dans le rythme, qui doit prouver qu’il sait évoluer sans s’excuser. Rien de tout cela ne répond à la question la plus simple, celle qui revient après chaque succession : est-ce que ça durera. Le miroir ne répond pas non plus. Il renvoie seulement le visage de celui qui regarde.
















Dries Van Noten : Site officiel
Sources :
- FHCM – Titre non disponible – 2026
- FHCM – Titre non disponible – 2026
- Dries Van Noten – Titre non disponible – 2026
- Vogue Runway – Dries Van Noten Fall 2026 Ready-to-Wear Collection – 2026
- Vanity Fair – Introducing Julian Klausner, the Rising Star Behind Dries Van Noten – 2026






