C.E, ou Cav Empt, s’est imposée depuis le début des années 2010 comme une marque à part dans le streetwear japonais. Fondée par Toby Feltwell, SK8THING et Yutaka Hishiyama, elle avance avec peu d’explications, beaucoup d’images, et une façon très nette de traiter la rue comme un paysage déjà contaminé par les écrans, les interfaces et la fatigue numérique. L’actualité de C.E tient à cela : la marque ne court pas derrière le moment, elle habite depuis longtemps un monde de surveillance douce, de graphismes flottants et de vêtements qui semblent déjà sortis d’une archive du futur proche. C’est moins une marque de skate au sens banal qu’un laboratoire visuel à hauteur d’épaule. Les coupes amples, les polaires, les vestes, les sweats sérigraphiés, tout y semble pensé comme une surface de brouillage. Chez C.E, le vêtement ne simplifie rien. Il ajoute du bruit.
Une marque née du retrait
C.E s’est construite avec des figures déjà très exposées dans la culture streetwear japonaise, mais elle a choisi l’inverse du vedettariat. Toby Feltwell a confirmé en 2025 avoir fondé la marque en 2011 avec Yutaka Hishiyama et SK8THING, après des trajectoires déjà liées à BAPE et Billionaire Boys Club. Cette origine compte, mais elle n’explique pas tout. Ce qui frappe surtout, c’est le choix du retrait, du pseudonyme, du visage masqué, de la parole rare. Comme si la marque avait très tôt compris qu’à l’époque du flux permanent, l’opacité devenait une forme de présence. Le nom lui-même, Cav Empt, repris de “caveat emptor”, installe une méfiance de base. Rien ici ne promet le confort intellectuel. Le vêtement arrive avec un doute intégré.
Cette méfiance se lit dans les images. C.E aime les graphismes techniques, les visages fragmentés, les textes qui ressemblent à des instructions incomplètes, les références à la machine, au réseau, à l’aliénation diffuse. Ce n’est pas de la science-fiction au sens spectaculaire. C’est plus banal, donc plus juste. Une ambiance d’écran allumé trop tard, de ville filmée par des capteurs, de jeunesse observée puis recodée. SHOWstudio relevait dès 2014 puis 2015 la manière dont la marque liait vêtements, animation et réflexion sur l’idée même de “youth”. Chez C.E, la jeunesse n’est pas un argument commercial. C’est déjà un terrain d’usure.
Le graphisme comme zone de friction
Il y a des marques qui utilisent le graphisme pour signer. C.E l’utilise pour déranger un peu la lecture. Les imprimés ne décorent pas, ils troublent. Les textes ne rassurent pas, ils ouvrent des pistes sans les refermer. Hypebeast parlait en 2015 d’une esthétique rétro-futuriste et d’un intérêt marqué pour la technologie et la société. Le mot juste, ici, serait peut-être “frottement”. Les vêtements de C.E donnent l’impression de porter plusieurs couches de temps à la fois : un vieux fantasme cybernétique, une rave refroidie, une ville japonaise filmée en basse résolution, une conscience très nette de l’après-internet. Ce n’est pas toujours beau au sens sage. C’est souvent plus intéressant que ça.
Les silhouettes, elles, font le reste. Vestes larges, sweats lourds, pantalons qui laissent de l’air, polaires épaisses : C.E travaille une présence qui ne cherche ni la coupe nette ni la nostalgie workwear trop propre. Le volume crée une distance. Le corps n’est pas mis en valeur, il est placé dans un environnement. On porte C.E comme on entre dans un décor déjà chargé de signaux. Cette relation au vêtement explique sans doute pourquoi la marque reste pointue sans devenir complètement muséale. Elle reste portable, mais elle ne s’aplatit pas. Même quand elle collabore, elle garde cette petite sécheresse visuelle, cette façon de ne pas sourire pour la photo.
C.E. Une marque qui préfère le trouble à la preuve
C.E tient parce qu’elle n’a pas cherché à devenir une évidence. Beaucoup de labels nés dans le même moment ont fini soit par s’adoucir, soit par s’auto-caricaturer. C.E, elle, garde une part d’illisibilité, et c’est peut-être sa meilleure défense. On y retrouve la ville, la musique, l’image, les ruines légères de la culture web, mais jamais sous forme de résumé propre. La marque préfère la suggestion nerveuse, le montage, le faux calme. C’est une manière assez sèche de rester fidèle à son époque sans se mettre à genoux devant elle. Le streetwear y perd un peu de cool immédiat. Il y gagne une densité plus rare.
Au fond, C.E ne vend pas une appartenance simple. Elle vend une sensation de décalage. Un vêtement qui semble arriver après la fête, quand les néons sont encore allumés mais que l’air a changé. C’est sans doute pour cela que la marque reste précieuse aujourd’hui. Dans un secteur saturé de signes trop lisibles, elle maintient un droit au brouillage. Rien de spectaculaire. Juste une manière de ne pas prendre le consommateur pour un fidèle. Le vieux “buyer beware” n’a pas bougé. Il a seulement appris à se porter en polaire technique.
C.E : Site officiel
Sources :
- Highsnobiety – Streetwear Legend Toby Feltwell on Globalizing Cool – 2025
- Dazed – Cav Empt discuss streetwear, grime and anonymity – 2016
- SHOWstudio – Interview: Untitled Project Stage One – Titre non disponible
- Hypebeast – Sk8thing and Toby Feltwell | The Hypebeast Hundred – 2015
- Hypebeast – Sk8thing & Toby Feltwell Discuss the Idea of Youth With SHOWstudio – 2015






