Rick Owens a présenté sa collection femme printemps-été 2027 « Stone » le 1er octobre 2026 au Palais de Tokyo, pendant la Paris Fashion Week. Une longue passerelle métallique traverse le bassin, prise entre les jets d’eau. Sur ce dispositif monumental avancent des robes-colonnes, des sangles industrielles devenues duchesse, du denim au soufre, du cuir ciré et des constructions de tulle. Le spectacle reste immense. Le vêtement, lui, cherche cette fois la retenue.
Défilé Rick Owens : le Palais de Tokyo comme machine à regarder
Rick Owens ne construit pas seulement un podium au Palais de Tokyo. Il organise une distance. La rampe part de la terrasse supérieure du musée, traverse le bassin et place les mannequins dans un axe frontal, avec six jets d’eau de chaque côté. Leur marche est longue, exposée, presque impossible à accélérer visuellement. Le vêtement apparaît de loin avant que ses détails ne deviennent lisibles. Cette progression évite l’effet de surprise à trois mètres du premier rang et impose au contraire une observation lente. La bande-son, conçue pour le défilé par Sissy Misfit, accompagne ce mouvement sans modifier la mécanique générale du lieu. Chez Owens, le spectacle sert ici moins à masquer les vêtements qu’à régler la manière dont ils seront vus.
La première image est verticale. Des robes longues, presque cérémonielles, occupent l’espace comme des colonnes et s’écartent parfois du corps par la rigidité de leur matière. Vogue les lit comme une population d’anges ou de « bonnes sorcières », après les femmes guerrières de la saison précédente. WWD insiste davantage sur leur caractère statuaire et sur cette recherche d’« elegant stoicism » revendiquée par Rick Owens. Les deux lectures décrivent en réalité le même déplacement : la puissance ne vient plus d’une silhouette prête à l’affrontement, mais de sa capacité à tenir. Les couleurs pierre, ivoire ou gris pâle renforcent cette immobilité visuelle avant que les matières plus légères ne commencent à réagir à l’air. Une robe trapèze en soie parachute, baptisée Clotilde, élargit ainsi la silhouette dès que le vent saisit son volume. Le monument commence alors à bouger.
Cette opposition entre immobilité et mouvement règle une grande partie du défilé. Il n’y a pas d’un côté les pièces spectaculaires et, de l’autre, un vestiaire commercial venu calmer le jeu. Rick Owens travaille plutôt des degrés de contrainte. Un vêtement peut sembler construit comme une dalle puis s’ouvrir au mouvement quelques passages plus tard. Une matière cérémonielle peut provenir d’un équipement industriel. Un col peut prolonger les épaules comme une structure alors qu’un pantalon tombe avec beaucoup plus de souplesse. Même la passerelle participe à ce système : rigide sous les pieds, mais entourée d’eau constamment projetée dans l’air. Le décor ne raconte donc pas une histoire parallèle à la collection, il rend visible son principe de construction.

« Stone » : la discipline passe par la matière
Le point de départ le plus net se trouve dans une sangle de nylon industriel destinée au transport de caisses. Rick Owens explique avoir demandé à l’un de ses fournisseurs de Côme de la transformer en textile. Le résultat est une double-duchesse lourde, utilisée pour former des vêtements presque rigides et traversés de lignes qui rappellent une structure porteuse. D’autres robes sont réalisées dans une duchesse de pure soie également tissée dans la région de Côme. Les notes de collection donnent un détail inhabituellement précis : environ cent fils de soie double torsion par centimètre et seulement trente mètres produits par jour. Cette précision technique n’est pas accessoire. Owens construit une partie du luxe à partir du temps de fabrication et de la résistance du matériau, mais sans chercher à faire disparaître l’origine industrielle de certaines surfaces. Le raffinement garde ses traces de chantier.
Puis la structure se desserre. Pantalons fluides, tuniques et microvestes passent au denim japonais de 13 oz teint au soufre, puis travaillé en dégradé à l’eau de Javel dans le Veneto. Les mêmes catégories de vêtements apparaissent en cuir d’agneau léger provenant de Solofra, fini à la main avec des cires naturelles avant d’être pressé à chaud. La surface obtient ainsi un brillant que les notes de la maison présentent comme destiné à s’atténuer avec l’usage. C’est un détail important dans une collection dont les premières robes semblent au contraire vouloir résister au temps et à la déformation. Rick Owens ne choisit donc pas entre vêtement durablement fixé et vêtement destiné à se patiner. Il fait cohabiter ces deux états. La pierre du titre cesse alors d’être une simple couleur ou une masse : elle devient une manière d’interroger ce qu’un vêtement doit conserver et ce qu’il peut laisser changer.
Le vestiaire quotidien n’est pas absent pour autant. Vogue relève les pantalons évasés, les tuniques et les microvestes coupées au-dessus de la poitrine, tandis que les notes mentionnent des jupes souples dotées de poches profondes et d’un bustle très net dans le dos. Des cols prolongent les épaules comme des ailes. Les vestes de cuir, plus volumineuses, intègrent des sangles permettant de les rejeter sur les épaules lorsqu’elles ne sont pas portées normalement. Aux pieds, les habituelles plateformes massives s’effacent en partie devant des tongs compensées en Plexiglas et des sandales prises dans des accumulations de cristaux. Le geste est plus révélateur qu’il n’y paraît. Owens conserve sa grammaire de proportions, de verticales, de cuir et de corps modifié, mais il change certains signes devenus immédiatement reconnaissables. C’est peut-être là que son vocabulaire commence à fonctionner comme un classicisme personnel : les codes sont assez installés pour supporter leur propre déplacement.

Le stoïcisme de Rick Owens : contrôler, puis laisser partir
Le titre « Stone » possède trois sens dans les notes de Rick Owens. Il y a d’abord le stoïcisme élégant, puis la pierre écartée lors de la Résurrection comme image d’une libération après l’accomplissement du devoir, enfin la pierre lancée contre celui que l’on juge différent. Owens rattache depuis longtemps ses pentagrammes à son refus de la condamnation et de la diabolisation de l’altérité. Dans cette collection, ces signes ne flottent pas au-dessus des vêtements comme un manifeste ajouté après coup. Ils rejoignent une question très physique : comment un corps tient-il dans une structure, et comment peut-il finalement s’en dégager ? The Impression insiste précisément sur ce passage du contrôle au relâchement. Les premières silhouettes emprisonnent davantage le corps, tandis que les robes et les tuniques suivantes permettent progressivement au tissu de reprendre du mouvement. La philosophie annoncée trouve donc son expression la plus crédible lorsqu’elle reste une affaire de coupe.
La fin du défilé pousse cette logique beaucoup plus loin. Les structures de tensegrity déjà utilisées dans la collection homme reviennent sous forme de négligés de tulle, avec un réseau de tensions posé autour du corps. Les vestes millefoglie utilisent quant à elles des milliers de cercles découpés dans près de deux cents mètres de tulle de nylon recyclé certifié GRS. Chaque cercle est cousu individuellement sur une base de tulle, ensuite sculptée sur le corps et fixée à une base de popeline de coton. La maison annonce environ quarante-cinq heures de travail par veste. Ici, la légèreté n’a donc rien de simple : elle réclame beaucoup de matière, beaucoup de gestes et une construction extrêmement contrôlée. Rick Owens appelle ces structures de tulle sa version du négligé, mais la sensualité traditionnelle du vêtement de nuit est remplacée par une armature visible. Ce qui paraît fragile demeure fabriqué comme une architecture.

C’est aussi là que les comptes rendus choisissent des portes d’entrée différentes sans réellement se contredire. Vogue retient les anges, les sorcières et l’étrangeté assumée de cette communauté visuelle. The Impression voit surtout un système de contrôle puis de libération. WWD s’attarde sur la dignité de la colonne et sur le stoïcisme. The Business of Fashion, de son côté, place davantage l’accent sur les pentagrammes et la défense de l’altérité. Ces lectures indiquent surtout que Rick Owens peut désormais déplacer le centre de gravité de son travail sans perdre son langage. Il n’a plus besoin de prouver qu’un vêtement noir, une plateforme, un cuir distordu ou une silhouette monumentale appartiennent à son monde. « Stone » peut donc enlever certains de ces réflexes, introduire du gris, de l’ivoire, du cristal et une légèreté presque cérémonielle, puis laisser la construction faire le reste.
Le futur proposé par cette collection n’est d’ailleurs pas particulièrement technologique. Il repose davantage sur la transformation de matériaux existants et sur le déplacement de leurs usages. Une sangle logistique devient duchesse. Un système structurel issu de l’architecture devient un négligé. Le denim de travail entre dans une silhouette cérémonielle. Le tulle, réputé léger, devient l’élément d’une construction qui réclame des dizaines d’heures de travail. C’est une fiction industrielle très Rick Owens : prendre ce qui sert normalement à contenir, protéger ou soutenir, puis en faire la matière d’un corps qui cherche au contraire davantage de liberté. Au Palais de Tokyo, l’eau jaillit autour d’une passerelle rigide pendant que ces vêtements passent progressivement de la masse à l’air. « Stone » ne rompt pas avec Rick Owens ; la collection resserre son vocabulaire pour montrer qu’il peut désormais produire de la tension sans avoir constamment besoin de la brutalité.
Sources
- Vogue – Rick Owens Spring 2027 Ready-to-Wear Collection – 2026
- Rick Owens / Vimeo – RICK OWENS SS27 STONE WOMENS (LIVESTREAM) – 2026
- WWD – Rick Owens Spring 2027: In This Column – 2026
- The Impression – Rick Owens Spring 2027 Fashion Show Review – 2026
- Vogue France – Rick Owens, l’âge de pierre – 2026
- The Business of Fashion – Rick Owens: ‘I Want to Be the Kenneth Anger of Fashion’ – 2026




















