Paru le 26 juin 2020, le quatrième album de Jessie Ware a ramené la chanteuse britannique vers la disco et la musique de club, au moment précis où les pistes de danse restaient fermées. Six ans plus tard, après That! Feels! Good! et Superbloom, What’s Your Pleasure? apparaît comme le point de bascule de cette période. Dans Smells Like Cocktail Spirit, le disque devient Low Light, un cocktail au gin, vermouth blanc, liqueur de figue et bitter au pamplemousse. La douceur arrive d’abord ; l’amertume garde la sortie.
La piste de danse derrière la porte
Sur « Spotlight », les cordes ouvrent une pièce encore vide. Un piano laisse croire quelques secondes à une ballade de fin de soirée. Puis la basse entre, nette, et le sol commence à bouger. Jessie Ware ne pousse pas sa voix vers le haut ; elle la tient près du micro, presque au niveau de l’oreille. Paru le 26 juin 2020, What’s Your Pleasure? devait remettre les corps au centre de sa musique. La pandémie lui a offert des cuisines, des salons, éventuellement des chambres et des écouteurs. L’album a donc d’abord fait danser chez soi, alors qu’il avait été pensé pour les clubs et autres bars à cocktail. Ce mauvais calendrier a renforcé son étrangeté : toute la chaleur des corps, sans personne à toucher.
Ce retour à la danse n’était pas une conversion tardive. Avant ses albums solo, Jessie Ware avait déjà travaillé comme chanteuse invitée auprès de producteurs électroniques, notamment SBTRKT. Après Glasshouse, sorti en 2017, elle a pourtant envisagé What’s Your Pleasure? comme une possible dernière tentative dans la pop. James Ford est devenu le partenaire central de l’enregistrement et l’un des artisans de sa cohérence. Joseph Mount, Kindness, Benji B ou Morgan Geist ont aussi participé à certaines chansons, sans transformer le disque en collection de signatures. Les arrangements restent serrés, même lorsque les cordes prennent de la place. Les basses avancent avec une discipline presque sévère. Le luxe vient de cette retenue ; la boule à facettes reste au plafond, ce qui lui va très bien.

Le cocktail What’s Your Pleasure? garde ses distances
La chanson-titre installe un désir direct, mais jamais tapageur. Jessie Ware a expliqué avoir imaginé une scène de club libre et suggestive, portée par un personnage plus assuré qu’elle ne se sentait peut-être ce jour-là. « Ooh La La » resserre encore le jeu avec une voix coupée court et une basse qui insiste. « Soul Control » accélère, mais chaque élément garde sa place. « Save a Kiss » transforme l’attente en mouvement, comme si danser permettait de différer le contact. « Adore You » apporte une tendresse plus calme, presque immobile. « In Your Eyes » et « The Kill » assombrissent ensuite le décor avec leurs motifs répétitifs et leur tension de fuite. Vous avez compris. La disco de What’s Your Pleasure? ne conserve donc jamais une seule température.
L’album aurait pu rester un bel objet de confinement, rangé avec les apéritifs en visioconférence et les pains maison un peu trop denses. Il a suivi une autre trajectoire. La critique a largement accompagné sa sortie, tandis que le disque atteignait la troisième place du classement britannique des albums. Cette réception a déplacé l’image de Jessie Ware sans effacer ses disques précédents. La chanteuse réservée des premiers portraits s’est retrouvée associée à une pop de club plus physique et plus joueuse. L’édition The Platinum Pleasure, publiée en juin 2021, a prolongé la soirée au moment où le retour dans les salles devenait envisageable. That! Feels! Good! en 2023, puis Superbloom en 2026, ont confirmé que cette piste n’était pas une parenthèse. What’s Your Pleasure? reste pourtant le plus contenu des trois : le plaisir y est annoncé, jamais livré en vrac.

Low Light, figue mûre et pamplemousse
Le cocktail s’appelle Low Light. Le nom reprend la lumière du disque : assez basse pour modifier les visages, pas assez sombre pour les faire disparaître. Le gin apporte une ligne sèche et végétale, semblable à la pulsation qui maintient les chansons droites. Le vermouth blanc arrondit cette structure sans l’alourdir. La liqueur de figue installe une douceur mûre, plus charnelle que sucrée lorsqu’elle reste bien dosée. Le bitter au pamplemousse coupe cette rondeur avec une amertume franche. Aucun jus pétillant ne vient forcer la fête. Aucun sucre supplémentaire n’est nécessaire ; le morceau possède déjà assez de satin.
Dans un verre à mélange rempli de glace, verser 50 ml de gin, 20 ml de vermouth blanc, 10 ml de liqueur de figue et trois traits de bitter au pamplemousse. Remuer une vingtaine de secondes, lentement, pour refroidir sans troubler. Filtrer dans un verre Nick & Nora préalablement glacé. Presser au-dessus du verre un zeste de pamplemousse, puis le déposer sur le bord. Servir avec « Spotlight », au moment où les cordes cèdent la place à la basse. La première gorgée paraît sèche, avant que la figue ne s’installe au milieu du palais. « Save a Kiss » et « The Kill » supportent la remontée progressive de l’amertume. À l’arrivée de « Remember Where You Are », le verre est moins froid, la douceur plus visible et le désir légèrement moins bien tenu : le disque peut enfin quitter la pose, mais pas tout à fait la pièce.
Jessie Ware : What’s Your Pleasure? (Universal music) – Sorti le 26 juin 2020




















