Radiohead, groupe britannique pas vraiment dead, formé à Abingdon et ne possédant plus de projets d’albums depuis des années. On revient sur sa carrière, ses albums essentiels, son refus du confort et la meilleure porte d’entrée pour découvrir le groupe sans se perdre dans le brouillard.
Radiohead, cinq garçons, une guitare qui grince, puis le malaise
Radiohead commence comme beaucoup de groupes anglais : une école, une salle de répétition, des amplis. Le groupe se forme à Abingdon, dans l’Oxfordshire, autour de Thom Yorke, Jonny Greenwood, Colin Greenwood, Ed O’Brien et Philip Selway. Avant Radiohead, il y a On a Friday, nom très pratique, presque administratif, choisi parce que le groupe répétait le vendredi. Voilà pour la poésie des débuts. Puis le nom change, emprunté à une chanson des Talking Heads. Dès le départ, Radiohead n’a pas l’air d’un groupe fait pour sourire sur commande. Il y a déjà cette tension entre l’élan rock, la voix fragile de Thom Yorke et une envie de tout dérégler. Le vernis étudiant craque vite.
Le premier choc public s’appelle “Creep”. La chanson sort avant l’album Pablo Honey, publié en 1993. Elle a tout pour devenir un piège : un refrain massif, une guitare qui explose comme une porte claquée, une phrase de loser magnifique et encombrante. Radiohead devient vite associé à ce morceau, ce qui est à la fois une chance et une punition. Beaucoup de groupes auraient vécu là-dessus, avec quelques vestes noires et un air concerné. Radiohead fait l’inverse. The Bends, en 1995, montre déjà un groupe plus solide, plus large, moins condamné à rejouer son propre malaise adolescent.
Radiohead et le refus du confort
Avec OK Computer, en 1997, Radiohead change d’échelle. L’album garde le format rock, mais il l’étire jusqu’à la crise de nerfs. Les guitares ne servent plus seulement à porter les chansons. Elles font tourner l’air, elles frottent les angles, elles installent une sensation de circulation bloquée. Paranoid Android, Karma Police et No Surprises ne racontent pas seulement l’angoisse moderne. Elles la mettent en scène avec des chœurs, des silences, des machines, des accélérations soudaines. L’album est enregistré avec Nigel Godrich, qui devient l’un des artisans majeurs du son du groupe. Radiohead cesse alors d’être un groupe de rock alternatif efficace. Il devient une drôle de centrale électrique, brillante, instable, pas toujours aimable.
Le vrai coup de frein arrive avec Kid A, en 2000. Après OK Computer, beaucoup attendaient plus grand, plus fort, plus guitare, plus stade. Radiohead répond par des claviers froids, des voix déformées, des rythmes cassés, des textures électroniques. C’est une manière assez élégante de décevoir les mauvaises attentes. Everything in Its Right Place ouvre l’album comme une chanson vide éclairée au néon. Idioteque fait danser l’inquiétude, ce qui reste une activité très Radiohead. Les guitares ne disparaissent pas vraiment, mais elles perdent leur statut de centre du monde.
La suite confirme que Radiohead avance rarement en ligne droite. Amnesiac prolonge l’ombre de Kid A, avec des morceaux plus obliques, plus poussiéreux, parfois presque jazz. Hail to the Thief, en 2003, remet de la guitare dans le moteur, mais sans revenir au confort. Puis In Rainbows, en 2007, ramène une chaleur inattendue. Le groupe le publie d’abord en téléchargement, avec un prix laissé au choix de l’auditeur. L’idée devient un événement industriel, commenté bien au-delà des fans. Mais le disque tient surtout parce qu’il est souple, charnel, précis. Nude, Weird Fishes/Arpeggi et Reckoner montrent un groupe moins crispé, presque sensuel, ce qui chez Radiohead ressemble déjà à une révolution.
Découvrir Radiohead aujourd’hui sans se perdre
Ce qui reste de Radiohead aujourd’hui, ce n’est pas seulement une discographie respectée. C’est une méthode. Le groupe a rendu acceptable l’idée qu’un album attendu puisse refuser le service attendu. Il a aussi déplacé la place du rock dans les années 2000, en l’ouvrant aux boucles électroniques, aux paysages ambient, aux arrangements de cordes, aux rythmes plus abstraits. Jonny Greenwood a pris une place particulière dans cette architecture, entre guitare, orchestration et travail de texture. Thom Yorke, lui, a gardé cette voix qui semble toujours arriver d’ailleurs. Elle ne rassure pas. Elle indique plutôt que quelque chose cloche, même quand la mélodie est belle. C’est peut-être là que Radiohead a le mieux vieilli : dans cette capacité à rendre le malaise très net.
Pour entrer dans Radiohead, il faut éviter de commencer par tout. Mauvaise idée, sauf passion immédiate pour les tunnels. OK Computer reste la porte la plus évidente pour comprendre le basculement : le rock, l’époque, la paranoïa, les chansons qui tiennent debout sans mode d’emploi. In Rainbows est sans doute l’entrée la plus fluide, parce que le groupe y paraît moins armé, plus humain, plus proche. Kid A vient ensuite, quand on accepte que Radiohead ne soit pas seulement un groupe à refrains. The Bends permet de revenir aux guitares, avec Fake Plastic Trees et Street Spirit (Fade Out) comme points d’ancrage. A Moon Shaped Pool, en 2016, semble envoyer le groupe dans un autre monde musical, plus orchestrale, plus grave, traversée par des cordes et des fantômes. On peut laisser The King of Limbs pour plus tard. Même les grandes discographies ont leurs zones d’ombres moins accueillantes.
L’actualité récente a rappelé que Radiohead n’est pas seulement une archive bien rangée. En 2025, le groupe a annoncé puis joué une série de concerts européens, ses premiers depuis sept ans, avec des résidences à Madrid, Bologne, Londres, Copenhague et Berlin. Le retour ne promettait pas automatiquement un nouvel album. Avec Radiohead, ce serait trop simple. Ce retour a surtout confirmé que le groupe existe encore comme bloc, malgré les projets parallèles, les silences et les détours. Sur scène, les chansons anciennes ne sonnent pas comme des trophées sortis d’une vitrine. Elles restent nerveuses, parfois sèches, souvent belles, rarement confortables. C’est une bonne définition de Radiohead. Un groupe qui a compris assez tôt qu’il valait mieux inquiéter son public que lui tenir la main trop longtemps.

















