Anna Wintour, Vogue US, Condé Nast, Met Gala, Chloe Malle : depuis son retrait de la direction quotidienne de Vogue américain en 2025, l’ancienne rédactrice en chef reste au centre du pouvoir éditorial mondial. Derrière l’image froide, les témoignages décrivent une patronne précise, redoutée, parfois loyale, souvent opaque.
Anna Wintour, une sortie qui ne ressemble pas à un départ
Dans The September Issue, le documentaire de R.J. Cutler sorti en 2009, Anna Wintour traverse les bureaux de Vogue avec ses lunettes noires, son carré net et ce silence qui fait office de note de service. On voit des portants, des feuilles, des photos… Les équipes parlent bas. Les regards montent vers elle, puis redescendent vite. Grace Coddington, alors directrice artistique de Vogue, résiste parfois. Pas trop fort, mais assez pour que le film existe vraiment. Le décor dit l’essentiel : chez Vogue, la décision tombe vite, souvent sans explication lyrique. Normalement, le monde du journalisme mode aime les grandes phrases, Anna Wintour préfère les coupes franches.
L’actualité remet cette mécanique au premier plan. En juin 2025, Anna Wintour quitte la fonction de rédactrice en chef de Vogue US après trente-sept ans, mais elle conserve ses postes de Global Chief Content Officer de Condé Nast et de Global Editorial Director de Vogue. En septembre 2025, Condé Nast nomme Chloe Malle Head of Editorial Content de Vogue US. Le titre change. La pièce aussi, peut-être. Mais Anna Wintour reste dans le couloir, au-dessus dans l’organigramme, et la nouvelle responsable lui reporte. Voilà une retraite très américaine : on part, mais on garde les clés. Dans un entretien avec David Remnick pour The New Yorker, Wintour parle de transmission et de nouvelle étape. Le pouvoir, lui, ne fait pas encore ses cartons.
Dans les bureaux de Vogue, la peur utile
La question qui colle à Anna Wintour n’est pas seulement celle de son influence. Elle est plus simple, donc plus dangereuse. Était-elle agréable au travail. Était-elle juste. Écoutait-elle les assistants, les stylistes, les rédacteurs, bref, les gens… Les récits disponibles ne donnent pas une réponse propre. Ils dessinent plutôt un climat. Amy Odell, autrice de Anna: The Biography, dit avoir travaillé à partir de plus de 250 entretiens pour son livre. Dans un extrait publié sur sa newsletter, elle rapporte qu’une ancienne personne du Met se souvient d’une Wintour ne retenant pas toujours les noms de collaborateurs pourtant croisés année après année sur le gala. Ce n’est pas un crime. C’est un signal. Dans ce monde-là, être vu ne veut pas toujours dire être reconnu.
Les anciennes assistantes racontées par Odell décrivent aussi une autorité qui passe par le détail. Les vêtements sont observés. Les réactions peuvent être muettes. L’approbation ne s’annonce pas avec des confettis. La désapprobation non plus. C’est plus économique, donc plus efficace. Dans ce type de bureau, un silence vaut parfois une note de frais refusée. Wintour n’a pas besoin de hausser le ton pour rappeler la place de chacun. C’est peut-être là que son pouvoir devient le plus lisible. Le mythe de la patronne glaciale n’est pas seulement une caricature de cinéma ; il repose sur une pratique sociale de la distance.
Anna Wintour face aux témoins : loyauté, blessures, contrôle
André Leon Talley complique le portrait. Ancien editor-at-large de Vogue, figure majeure de la mode, il a longtemps été proche d’Anna Wintour. Dans The Chiffon Trenches, puis dans des entretiens autour du livre, il décrit une relation devenue douloureuse. Il parle de blessures, de mise à distance, d’un sentiment d’avoir été jugé trop vieux, trop gros, trop peu utile. Dans People, il formule cette douleur de manière directe, et une source proche de Wintour répond qu’elle considérait Talley comme un ami depuis plus de trente ans. Deux récits se font face. Aucun ne s’annule. La loyauté peut exister avec la cruauté perçue.
La question raciale a déplacé le sujet du tempérament vers celui du système. En juin 2020, après les mobilisations liées à la mort de George Floyd, Anna Wintour reconnaît dans un mémo que Vogue n’a pas assez donné de place aux éditeurs, auteurs, photographes, designers et créateurs noirs. Elle dit prendre la responsabilité des erreurs. Quelques mois plus tard, une enquête du New York Times, reprise par plusieurs médias, rapporte les critiques d’actuels et anciens employés sur une culture ayant marginalisé des femmes de couleur, en particulier des femmes noires. Là encore, le témoignage ne parle pas seulement d’une humeur de patronne. Il parle d’accès, de promotion, de goût dominant, de ce fameux “c’est Vogue” qui peut devenir une frontière sociale. Quand le goût sert de mur, il garde une très belle peinture.
Le masque, le bureau, le prix
Anna Wintour sait aussi jouer avec sa propre image. Les lunettes noires ne sont pas un simple accessoire. Elles protègent, elles ferment, elles théâtralisent. Dans l’entretien vidéo avec The New Yorker, le sujet revient comme un élément de personnage, au même titre que les cheveux et The Devil Wears Prada. Wintour a toujours refusé de se réduire à Miranda Priestly, tout en laissant l’ombre faire son travail. C’est commode. Le cinéma fabrique le monstre à votre place. Ensuite, il suffit d’être un peu moins monstrueuse que la fiction pour paraître presque humaine. Ce n’est pas une défense, c’est une stratégie de survie médiatique.
Reste ce que les témoignages montrent de plus constant : Anna Wintour dirige par la rareté. Rareté des mots. Rareté des marques d’affection. Rareté des accès. Ceux qui entrent dans le cercle peuvent y trouver une protection réelle, une puissance de lancement, une proximité avec le centre. Ceux qui restent dehors voient surtout une porte lisse, bien vernie, difficile à forcer. Son départ partiel de Vogue US ne ferme donc pas une époque. Il révèle plutôt sa méthode. Anna Wintour a construit une image assez solide pour survivre aux critiques, aux films, aux mémoires blessés et aux réorganisations internes. Human after all, oui, mais avec badge d’accès, agenda verrouillé et lunettes teintées.

















