Fondée à Paris en 1910 par Gabrielle Chanel, la maison Chanel a changé la silhouette féminine en privilégiant la souplesse, le mouvement et les emprunts au vestiaire masculin. Du jersey à la petite robe noire, du tailleur en tweed au parfum N°5, son histoire est celle d’une mode qui s’est progressivement transformée en langage. En octobre 2026, le défilé printemps-été 2027 de Matthieu Blazy au Grand Palais remet cet héritage au centre de l’actualité. Plus d’un siècle après ses débuts, Chanel doit encore répondre à une question : comment faire du nouveau avec des vêtements que tout le monde croit déjà connaître ?
Histoire de Chanel : le jersey contre les usages
L’histoire de Chanel commence par des chapeaux, pas par des robes de soirée. En 1910, Gabrielle Chanel ouvre Chanel Modes au 21, rue Cambon, à Paris, où ses créations séduisent notamment des actrices françaises. Dès 1913, à Deauville, elle propose des vêtements de sport en jersey, une maille alors surtout employée dans la confection des sous-vêtements masculins. Le tissu est souple, relativement simple, et accompagne les mouvements du corps. Chanel y trouve une autre manière d’habiller les femmes, loin des silhouettes rigides encore présentes dans la mode du début du siècle. Elle emprunte au vestiaire masculin ses lignes droites, ses vêtements pratiques et son absence d’ornements inutiles. Elle n’est pas la première à remettre en cause le corset, mais elle contribue à installer cette nouvelle liberté dans une garde-robe reconnaissable. En 1915, sa maison de couture de Biarritz transforme cette idée du vêtement en une véritable activité de production, avant l’installation au 31, rue Cambon, en 1918.
Cette recherche de simplicité finit par produire une esthétique du luxe assez paradoxale. En 1926, une petite robe noire dessinée par Chanel paraît dans les pages du Vogue américain, qui la compare à une Ford, la voiture produite en série et destinée à un large public. Chanel n’a pas inventé la robe noire, mais elle contribue à lui retirer son association exclusive avec le deuil ou le vêtement de service. Le noir devient une couleur de mode, et la sobriété une manière de se distinguer. Le même principe se retrouve dans Chanel N°5, lancé en 1921 avec le parfumeur Ernest Beaux : un nom réduit à un chiffre, un flacon aux lignes nettes et une composition qui ne cherche pas à imiter simplement une fleur. Les bijoux fantaisie jouent, eux aussi, avec les apparences, mêlant ornements précieux et matériaux moins coûteux. Chez Chanel, le luxe ne dépend plus uniquement du prix apparent des matières, mais de la manière dont elles sont assemblées et portées. La maison développe ainsi un vocabulaire que la mode peut reproduire, transformer et parfois banaliser.

Le tailleur Chanel, le cinéma et les contradictions de Gabrielle Chanel
Cette histoire n’a pourtant rien d’un parcours sans rupture. En 1939, Gabrielle Chanel ferme sa maison de couture au début de la Seconde Guerre mondiale. Pendant l’Occupation, elle entretient une relation avec Hans Günther von Dincklage, lié aux services de renseignement allemands, et fréquente le Ritz à Paris, alors occupé en partie par les autorités allemandes. Elle tente également, en 1941, de profiter des mesures antisémites pour récupérer le contrôle des Parfums Chanel, dont les principaux propriétaires sont les Wertheimer, une famille juive réfugiée aux États-Unis. Des recherches historiques ont aussi établi des liens entre la créatrice et les services allemands, même si la portée exacte de ses activités continue d’être discutée. Des documents présentés lors de l’exposition du Victoria and Albert Museum, à Londres, en 2023, font parallèlement état de son inscription dans des dossiers de la Résistance française. Ces éléments contradictoires ne suffisent pas à effacer les faits documentés concernant ses relations avec l’occupant et sa tentative de récupérer l’entreprise de parfumerie.
À son retour dans la haute couture en 1954, Gabrielle Chanel retrouve une mode dominée notamment par le New Look de Christian Dior, avec ses tailles serrées et ses jupes amples. Elle oppose à cette silhouette une autre idée de l’élégance, construite autour de vestes souples, de jupes droites et d’une liberté de mouvement revendiquée. Le tailleur en tweed gansé, affirmé dans les collections de 1956, devient l’un des vêtements les plus identifiables de la maison, avec sa veste sans col, ses poches et ses bordures contrastées. Le sac 2.55, lancé en février 1955, ajoute une chaîne permettant de le porter à l’épaule et de libérer les mains. En 1957, les souliers bicolores associent le beige au bout noir dans un jeu visuel destiné à modifier la perception du pied. La maison s’impose aussi dans la culture populaire, notamment grâce à Marilyn Monroe et à sa célèbre association avec Chanel N°5. Le vêtement, le parfum et l’accessoire composent désormais une silhouette immédiatement reconnaissable, même lorsqu’aucun logo n’est visible. Mais cette reconnaissance porte déjà son propre danger : à force d’être répétés, les objets peuvent finir par remplacer les idées qui leur ont donné naissance.

Chanel aujourd’hui : Matthieu Blazy face à une maison devenue symbole
Lorsque Karl Lagerfeld prend la direction artistique de Chanel en 1983, il comprend que l’héritage de Gabrielle Chanel peut devenir une matière à transformer plutôt qu’un ensemble de règles à respecter. Il agrandit les proportions, multiplie les chaînes, les perles, les camélias et les doubles C, et donne aux défilés une dimension spectaculaire. Ses présentations au Grand Palais transforment parfois l’espace en supermarché, en plage ou en décor de science-fiction. La maison gagne une visibilité qui dépasse largement ses clientes et les pages des magazines de mode. Après sa mort en 2019, Virginie Viard lui succède, avant de quitter la direction artistique en juin 2024. Matthieu Blazy, nommé en décembre 2024, présente sa première collection pour Chanel en octobre 2025. La maison appartient toujours aux frères Alain et Gérard Wertheimer, tandis que Leena Nair en assure la direction générale. Derrière la succession des créateurs, Chanel reste une entreprise familiale privée, dont le chiffre d’affaires atteint 19,3 milliards de dollars en 2025.
Le 5 octobre 2026, au Grand Palais à Paris, Matthieu Blazy présente la collection Chanel printemps-été 2027 sous un décor d’oiseaux lumineux et de lune géante. Sur le podium, les matières transparentes côtoient des vestes raccourcies, des jupes plissées, des tweeds assouplis par des techniques de smocks et des imprimés animaliers. Le sac matelassé reste présent, mais les proportions bougent et certaines surfaces paraissent volontairement moins sages. Le créateur revient aux origines de Gabrielle Chanel sans reconstruire simplement une silhouette des années 1920 ou 1950. Il s’intéresse à la manière dont un vêtement peut tomber, se déformer et accompagner le corps, une question qui rejoint le travail des débuts à Deauville. Le changement n’est pas seulement esthétique : dans un marché du luxe moins facile, Chanel doit maintenir la demande tout en justifiant des prix élevés et une production extrêmement exigeante. Sa force demeure cette collection de signes que presque tout le monde peut identifier, du noir et blanc au tweed, du sac à chaîne au bout noir des chaussures. Mais plus ces signes sont célèbres, plus il devient difficile de les modifier sans risquer de perdre ce qui fait reconnaître Chanel.

CHANEL : Site officiel
Sources :
- CHANEL — Les années 1910 : ouverture de Chanel Modes, Deauville, Biarritz et rue Cambon.
- The Metropolitan Museum of Art — Gabrielle “Coco” Chanel (1883–1971) and the House of Chanel — 1er octobre 2004.
- Ministère de la Culture — Repères mode | Histoire des arts — Date non indiquée.
- CHANEL — Les années 1950 : le retour de Gabrielle Chanel, le sac 2.55 et le tailleur en tweed.
- Le Monde — Le trouble passé de Coco Chanel refait surface — 17 août 2011.
- The Guardian — Coco Chanel exhibition reveals fashion designer was part of French resistance — 9 septembre 2023.
- Le Monde — La lignée très secrète des Wertheimer, propriétaires de Chanel — 23 août 2024.
- Reuters — Chanel returns to growth as Blazy’s designs win over new shoppers — 19 mai 2026.
- Numéro — Au défilé Chanel, Matthieu Blazy raconte les mille vies de Gabrielle — 5 octobre 2026, modifié le 9 octobre.
- Le Figaro — « Ce défilé est le cadavre exquis de toutes les femmes que Gabrielle Chanel a été » : les géniales explorations de Matthieu Blazy — 6 octobre 2026.














