Honora, sorti le 27 mars 2026 est le premier album solo de Flea. Le bassiste des Red Hot Chili Peppers y laisse presque la basse de côté pour revenir à son tout premier instrument, la trompette. Dix titres composent le disque : six originaux et quatre reprises, produits par Josh Johnson avec une équipe de musiciens venus du jazz de Los Angeles. À 63 ans, Flea publie enfin l’album qu’il disait vouloir faire depuis des décennies.
Un détour, mais pas un caprice
Le premier réflexe serait de parler d’écart. Ce serait trop facile. Honora ne ressemble pas à une parenthèse élégante glissée entre deux tournées de stade. Le disque part d’un geste plus ancien. Flea a expliqué qu’il rêvait d’être trompettiste de jazz enfant, avant que la basse, le groupe, puis la machine Red Hot Chili Peppers n’engloutissent tout le reste. Dans la presse américaine, il raconte avoir repris l’instrument sérieusement, en le travaillant chaque jour pendant deux ans, avec l’intention d’entrer ensuite en studio tel qu’il était, sans artifice. Ce détail compte. Il donne au disque son angle, et aussi sa fragilité.
Cette fragilité, Honora ne la dissimule pas. La trompette n’a rien ici d’un trophée tardif. Elle cherche, elle tire un son, elle avance parfois de biais. Flea conserve aussi la basse sur l’album, mais elle n’est plus au centre. Sur le papier, la liste des participants pourrait faire craindre une réunion d’amis célèbres. Dans les faits, la matière est plus sobre. Thom Yorke apparaît sur « Traffic Lights ». Nick Cave chante « Wichita Lineman ». Mais le cœur du disque se trouve ailleurs, dans ce petit groupe réunissant Josh Johnson, Jeff Parker, Anna Butterss et Deantoni Parks. Là, on quitte le communiqué de presse et on entre dans le son.
Un groupe véritable, pas un décor de luxe pour Flea
Le détail important est là : Honora n’est pas construit comme un album solo au sens flamboyant du terme. Josh Johnson le produit et y joue aussi, Jeff Parker est à la guitare, Anna Butterss à la contrebasse, Deantoni Parks à la batterie. Mauro Refosco et Nate Walcott traversent également le disque. Nonesuch, le label du musicien, présente cet ensemble comme le cœur du projet, et cela s’entend dans la façon dont les titres semblent tenir sur l’écoute mutuelle plutôt que sur l’effet. Même quand Flea reste très reconnaissable, le disque ne cherche pas la démonstration permanente. C’est presque une forme de politesse. On en entend rarement autant chez les stars du rock qui s’aventurent du côté du jazz.
Le répertoire dit aussi quelque chose. Il y a les originaux, dont « A Plea » et « Traffic Lights », puis quatre reprises chargées de mémoire : Maggot Brain, Wichita Lineman, Thinkin Bout You, Willow Weep for Me. Le geste peut sembler large, presque trop. Funkadelic, Jimmy Webb, Frank Ocean, Ann Ronell : la table est grande. Pourtant, l’intention n’est pas la collection. Sur Thinkin Bout You, le disque s’éloigne du riff et de la frappe musculaire pour préférer le souffle, l’espace, les contours un peu flous. Avec la trompette, la basse électrique, la contrebasse d’Anna Butterss et des cordes arrangées par Nate Walcott, c’est clairement autre chose.
Le disque avance au souffle, pas à l’ego
Il faut être honnête : Honora n’est pas un disque qui cherche à convaincre en cinq minutes. Il n’a ni la vitesse ni l’agressivité qu’on associe d’ordinaire à Flea. Il fonctionne autrement. La presse anglo-saxonne parle d’un album méditatif, habité, parfois spirituel, avec un goût réel pour l’improvisation et les textures ouvertes. C’est sans doute la meilleure façon d’y entrer. Le disque semble moins vouloir s’imposer que tenir une ligne intérieure. On peut trouver ça touchant. On peut aussi lever un sourcil devant certains choix. Les deux réactions coexistent très bien.
Le morceau le plus exposé reste sans doute « Traffic Lights ». Coécrit avec Thom Yorke et Josh Johnson, Yorke y apporte voix, piano et synthétiseur. Rien que ça suffit à faire grimper le thermomètre des commentaires. Pourtant, ce qui intéresse dans ce titre tient moins au prestige de l’invité qu’au frottement des timbres. Même logique pour Wichita Lineman, où Nick Cave intervient sur une chanson déjà chargée de mélancolie avant même d’entrer en studio. Flea a raconté à Zane Lowe avoir été bouleversé en entendant la prise de Cave. On veut bien le croire. Pour une fois, l’émotion ne sent pas trop la publicité.
Ce qu’Honora garde, et ce qu’il laisse ouvert
Ce qui est le plus intéressant, au fond, n’est pas que Flea fasse un disque de jazz. Des musiciens connus changent de registre tous les jours. Ce qui est plus rare, c’est qu’il le fasse sans chercher à masquer l’apprentissage en cours. La trompette est un instrument exigeant, et Flea l’a dit lui-même : il s’y sent longtemps insuffisant, là où la basse lui revient naturellement. Honora garde cette tension. Le disque ne transforme pas soudain son auteur en vétéran de club au costume froissé. Il montre plutôt un musicien connu de tous qui accepte, enfin, de ne pas être à l’abri. C’est plus rare, et plus risqué, qu’un simple virage esthétique.
Ce qui demeure après l’écoute, ce n’est donc pas une conversion spectaculaire. Un musicien qui souffle dans un cuivre avec l’obstination de quelqu’un qui arrive tard, mais qui arrive pour de bon. Honora contient des passages inégaux, d’autres qui touchent juste, et cette impression tenace que le disque refuse la posture du grand retour. Tant mieux. À l’heure où tout doit devenir contenu, format, événement, Flea livre un album plus calme, plus nu, parfois un peu raide, souvent sincère. Ce n’est pas rien. Et c’est déjà beaucoup.
Flea : Honora (Nonesuch records) – Sortie le 27 mars 2026
Sources :
- Nonesuch Records – Flea’s Debut Solo Album ‘Honora’ Out Now on Nonesuch Records – 2026
- Los Angeles Times – At 63, Flea finally becomes the jazz musician he always dreamed of being – 2026
- DownBeat – Flea Finds His Jazz Thing – 2026
- Nonesuch Records – Flea’s Debut Solo Album, ‘Honora,’ Due March 27 on Nonesuch Records – 2026
- Nonesuch Records – Watch: Flea Releases His Interpretation of Frank Ocean’s “Thinkin Bout You” – 2026
- The Guardian – Flea: Honora review – Chili Pepper turns piper, taking up trumpet for a soulful jazz odyssey – 2026
- Pitchfork – Honora – 2026






