Mardi 31 mars 2026, à La Villette, deux salles voisines jouaient deux partitions bien différentes. Au Zénith de Paris, Theodora et son public jeune, looké, très conscient de lui-même. Au Trabendo, Brigitte Calls Me Baby et un autre tableau : une salle pleine, une ambiance vive, et surtout un public dont une large part dépassait franchement la cinquantaine. Le groupe américain, arrivé à Paris quelques semaines après la sortie d’Irreversible, devait répondre à une question simple : derrière les références et le début de buzz, est-ce qu’il y a un vrai groupe. Cette fois, oui.
C’est là que Brigitte Calls Me Baby frappait d’abord. Pas seulement par le son. Par la salle. Une bonne moitié du public collait au profil d’un jeune groupe américain qui tourne beaucoup et monte vite. Mais l’autre moitié, et même davantage, dépassait franchement la cinquantaine. Le détail n’avait rien de mystérieux. Le groupe traîne derrière lui un faisceau d’influences assez visibles pour attirer des fidélités anciennes : Roy Orbison, Elvis Presley, et, surtout, l’ombre portée de The Smiths. De là à imaginer une réparation symbolique pour ceux qui n’ont jamais vu le groupe anglais sur scène, il n’y a qu’un pas. Quelques tee-shirts de The Smiths dans la salle venaient appuyer l’hypothèse. Il n’empêche, il faut savoir se respecter un minimum, même dans la nostalgie.
Heroines en ouverture, son moyen, nerf réel
La première partie était assurée par Heroines, jeune groupe français qui chante… du rock en français. En 2026, cela garde encore une petite valeur de geste. Pas un geste héroïque, il ne faut pas exagérer. Mais un geste qui tranche un peu avec l’époque. Le démarrage, lui, n’avait rien d’idéal. Son très moyen avec une basse qui recouvre tout sur son passage, problèmes de guitares, sensation de flottement que beaucoup de premières parties connaissent trop bien. On entendait plus la bagarre avec le plateau que les chansons elles-mêmes. Rien de honteux. Juste la réalité des débuts.
Et pourtant, quelque chose tenait. De bons musiciens investis, d’abord. Une énergie juvénile ensuite, celle des premiers concerts où tout n’est pas calé mais où tout est lancé franchement. Le groupe essaie de raviver un certain rock français, avec des traces de Noir Désir ou de Téléphone, sans retrouver leur nerf ni leur venin. Les paroles paraissent plus naïves. Les chansons aussi, parfois. Mais le plaisir de les voir jouer, lui, est réel. Heroines ne révolutionne pas le genre. Ce n’est pas grave. Le groupe existe sur scène, et c’est déjà mieux que beaucoup de promesses plus modernes et moins vivantes. Oui, on vous voit les élèves studieux de la Star Academy…
Brigitte Calls Me Baby, un groupe carré, sans graisse inutile
Le Trabendo était plein. C’est la version la plus simple du buzz, et parfois la seule qui compte. Dans la salle, l’ambiance s’est révélée plus joyeuse qu’attendu. Pas un public de collectionneurs venus vérifier leurs références, pas une assemblée figée dans le respect du patrimoine. Dès le premier rang, ça réagissait beaucoup. Très grosse ambiance devant, vraie circulation entre la scène et la fosse, vraie disponibilité aussi. Un concert peut être impeccable techniquement et mort. Celui-ci ne l’était pas.
Brigitte Calls Me Baby a joué un peu plus d’une heure en prenant dans ses deux premiers albums. Le bon signe, c’est qu’il y a déjà assez de bonnes chansons pour tenir ce format sans tirer sur la corde. Mieux, certains titres ont été allongés. Solo de basse, guitare qui s’étire, morceaux moins pressés que sur album. Bonne pioche. Le groupe est particulièrement carré. Le bassiste est impeccable, dans le son comme dans la présence. Le batteur est d’une précision sèche, sans s’interdire de frapper fort. Le guitariste, lui, place des solos toujours bienvenus. Rien de démonstratif pour meubler. Juste ce qu’il faut pour donner de l’air aux morceaux.
Un chanteur qui déborde le modèle
Au centre, il y a Wes Leavins. Et là, il n’y a pas grand-chose à discuter. La voix est monstrueuse, au sens exact du terme : ample, mobile, capable de pousser les vocalises très loin sans donner l’impression de forcer. C’est assez rare pour être noté sans détour. Sur disque, son chant fait penser à Morrissey. Sur scène, beaucoup moins. Heureusement. La comparaison se retire un peu dès que le corps entre en jeu. Leavins n’apparaît pas comme une simple chambre d’écho bien élevée pour amateurs de citations pop. Il impose autre chose. Une présence plus directe. Moins affectée. Plus mobile aussi.
Car ce qui revient, en le regardant bouger, c’est moins Morrissey que David Bowie. Dans la gestuelle, dans certaines cassures, dans la façon de laisser filer la silhouette puis de la reprendre d’un coup. Pas une imitation. Pas une pose hommage. Une parenté physique, plus intéressante que la ressemblance vocale mille fois signalée.
Il s’est montré très heureux d’être à Paris, lançant que cela faisait “trop longtemps”. Et il y a eu ce petit moment très simple où, essayant de traduire Irreversible en français, Leavins s’est embrouillé puis a demandé à quelqu’un du premier rang de le dire à sa place. Rien de grand. Juste un trou de langue bienvenu, qui disait au fond la même chose que le reste du concert : un groupe solide, un chanteur très fort, et une salle qui suivait vraiment. Le son, moyen au début, s’est remis au bout de deux ou trois morceaux. Ensuite, plus de débat. Excellent concert.
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