Kim Gordon, cofondatrice de Sonic Youth, revient au premier plan en mars 2026 avec Play Me, son troisième album solo. Née à Rochester, élevée à Los Angeles, passée par l’art avant de passer par le rock, elle reste une figure rare : une musicienne qui n’a jamais cessé de penser en plasticienne, et une artiste qui n’a jamais eu besoin d’arrondir les angles pour durer.
Los Angeles dans les yeux, New York dans les nerfs
Kim Gordon n’arrive pas dans la musique comme on entre dans un club, par goût du costume ou de la pose. Elle vient de l’art, ce qui change presque tout. Elle étudie à l’Otis Art Institute de Los Angeles à la fin des années 1970, puis part pour New York en 1980 avec l’idée de devenir artiste. Ce déplacement compte. Los Angeles lui donne l’espace, les surfaces, une certaine sécheresse visuelle. New York lui donne le frottement, les lofts, les scènes bricolées, les galeries où la musique et l’art se touchent. Sa première exposition personnelle, sous le nom de Design Office, a lieu à White Columns en 1981. Chez elle, le son n’efface jamais l’image ; il la pousse contre le mur.
Ce détail-là évite bien des contresens sur Kim Gordon. On a souvent voulu la ranger dans la case “icône rock”, avec le mythe, les silhouettes, les photos et l’éternel musée des années 1990. C’est trop simple, donc faux. Elle a toujours circulé entre plusieurs champs : l’art, l’écriture, le design, la mode avec X-Girl, puis la musique, sans hiérarchie bien sage entre les disciplines. Sa mère était couturière, son père enseignait la sociologie à UCLA ; dans ce décor, le regard sur les formes et le regard sur les systèmes semblent avoir poussé ensemble. Même plus tard, quand son nom devient indissociable de Sonic Youth, elle garde cette manière de regarder les objets, les vêtements, les gestes et les lieux comme des matériaux. Le rock, chez elle, n’est pas un refuge. C’est un atelier avec amplis.
Sonic Youth, ou comment tordre la ligne droite
En 1981, Kim Gordon fonde Sonic Youth avec Thurston Moore et Lee Ranaldo ; Steve Shelley s’installera plus tard à la batterie dans le noyau classique du groupe. La date est connue, mais ce qui compte surtout, c’est la méthode. Sonic Youth ne joue pas propre, ne cherche pas à rassurer, ne confond pas mélodie et politesse. Le groupe travaille la dissonance, les accordages détournés, la répétition, la tension, et finit par peser lourd sur le rock alternatif des années 1980 et 1990. Gordon y tient une place qu’on réduit encore trop souvent à la basse ou à la “présence”. En réalité, elle chante, écrit, tranche, impose une manière de tenir la scène qui n’a rien d’un rôle décoratif. Chez elle, la froideur apparente est souvent une précision.
C’est là que sa singularité devient nette. Kim Gordon ne joue pas la frontwoman au sens classique du terme. Elle parle, scande, coupe les phrases, laisse entrer une ironie sèche, puis un malaise, puis une violence presque neutre. Cette neutralité, justement, a souvent troublé : elle n’offre pas le mode d’emploi émotionnel, elle laisse la surface parler. Des morceaux comme “Flower” ont fixé très tôt cette place singulière d’une voix féminine qui n’adoucit rien et ne demande pas à être aimée pour exister. Sonic Youth a fini par devenir un groupe majeur, mais sans cesser d’avoir un pied dans l’underground et l’autre dans le laboratoire. Le résultat, c’est une influence énorme et un malentendu persistant : beaucoup ont repris les textures, moins ont compris la rigueur. Kim Gordon, elle, n’a jamais semblé très inquiète de ce genre de détail.
Après Sonic Youth, une voix plus nue, plus dure
Après l’arrêt de Sonic Youth au début des années 2010, Kim Gordon ne se contente pas d’entretenir les ruines. Elle publie Girl in a Band en 2015, un livre qui déplace le regard sans transformer sa vie en vitrine sentimentale. Le titre a l’air simple, presque moqueur, et il résume assez bien sa manière : prendre une formule usée, puis la retourner. En parallèle, elle continue les projets plus abrasifs, notamment avec Body/Head, et maintient sa pratique visuelle. Puis vient enfin le solo au long cours. No Home Record, paru en 2019, pose une matière nerveuse, urbaine, découpée, enregistrée dans un moment où Los Angeles redevient chez elle sans l’être tout à fait. Le disque dit déjà ce qu’elle fait très bien : transformer l’instabilité en forme.
En mars 2024, The Collective pousse plus loin cette logique avec Justin Raisen, dans une matière plus heurtée, plus rythmique, traversée par des scansions qui regardent aussi du côté du rap et de l’industriel. Deux ans plus tard, en mars 2026, sort Play Me, son troisième album solo, annoncé puis publié dans la foulée, avec une nouvelle tournée. Les premiers retours de la presse décrivent un disque plus direct, plus court, plus frontal, sans dire pour autant qu’il serait devenu sage ; ce serait mal connaître Kim Gordon. À plus de quarante ans de carrière publique, elle continue à travailler la collision entre le beat, le bruit, le texte et la satire. C’est peut-être cela, au fond, sa ligne la plus stable. Non pas changer de peau, comme le veut la vieille formule, mais garder le même nerf en changeant d’outils. Chez Kim Gordon, le présent ne corrige pas le passé. Il le raye un peu plus fort.
Kim Gordon : Play me (
Sources :
- Britannica – Kim Gordon | American musician – 2026
- The New Yorker – Kim Gordon Is Home Again – 2020
- 303 Gallery – Titre non disponible – Titre non disponible
- The Guardian – Kim Gordon: ‘There’s a wall of faceless men I have to climb over’ – 2019
- Pitchfork – Unconventional Idol: Kim Gordon’s Girl in a Band – 2015
- Pitchfork – Kim Gordon: No Home Record Album Review – 2019
- The Guardian – I’m journalling, just like Taylor Swift’: Kim Gordon on TikTok, motherhood and her revealing new album – 2024
- Pitchfork – Kim Gordon Shares Play Me Title Track, Announces 2026 Tour – 2026
- Pitchfork – Kim Gordon: PLAY ME Album Review – 2026






